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Conan, un barbare pas si bourrin que ça

13 janvier 2022
Des gros muscles, un pagne en fourrure et une femme à ses pieds… Le film de 1982 a laissé une image caricaturale du personnage.
Des gros muscles, un pagne en fourrure et une femme à ses pieds… Le film de 1982 a laissé une image caricaturale du personnage. ©Universal Pictures

Absent des cinémas depuis longtemps, le héros de Robert E. Howard continue ses aventures chez Glénat, qui adapte les nouvelles de l’auteur texan en BD. L’occasion de revenir sur la carrière d’un héros trop souvent caricaturé.

Alors que les Spider-Man, Paul Atréides et Boba Fett occupent le devant de la scène pop culturelle, Conan, lui, joue les timides. Le Cimmérien imaginé par Robert E. Howard en 1932 ne mène plus que des aventures discrètes. Nombreuses, mais rarement connues du grand public. C’est peut-être parce qu’il n’a plus eu droit à un projet cinématographique ou télévisuel de grande ampleur depuis longtemps. Le dernier en date, porté par Jason Momoa – le Khal Drogo de Game of Thrones et l’Aquaman de DC Comics au cinéma – remonte à 2011 et a fait un flop. La rumeur d’un film avec un Conan en monarque vieillissant incarné par Schwarzenegger, comme à la belle époque, revient souvent, mais studios et ayants droit n’arrivent pas à tomber d’accord, laissant la franchise s’enfoncer dans l’ombre. C’est d’autant plus dommage que la fantasy a le vent en poupe et que Conan aurait beaucoup de choses à nous apprendre en ce moment.

Pour une réhabilitation de Conan

On ne va pas se mentir, le héros de Howard n’a pas la réputation d’être un grand philosophe. La faute au film de John Milius, qui a certes lancé la carrière d’Arnold Schwarzenegger en 1982, mais a aussi réduit Conan au rôle de bourrin légèrement décérébré. Qu’il assomme un dromadaire d’un coup de poing ou qu’il livre sa vision toute personnelle du bonheur, le héros campé par le body-builder autrichien n’a pas brillé à l’écran pour son intellect.

Cohen le barbare, Groo, Konnar le barbant… Les nombreuses caricatures qui ont suivi ont continué de véhiculer cette image ridicule, au détriment du personnage original. Celui-ci est en réalité bien plus complexe et intelligent que sa version cinématographique, grandement inspirée des trahisons et retouches effectuées par Lyon Sprague de Camp, un auteur peu scrupuleux qui a récupéré les droits de l’œuvre dans les années 1960.

Mais, petit à petit, cette image change. Notamment en France, grâce au travail effectué par Patrice Louinet. Ce spécialiste de Robert E. Howard et auteur d’une thèse sur l’œuvre du Texan (présentée à la Sorbonne), travaille depuis plusieurs années à la réhabilitation du personnage. En tant que directeur de collection et traducteur chez Bragelonne, il a contribué à la publication de l’intégrale des aventures originales de Conan, dans leur ordre d’écriture et en se basant uniquement sur les manuscrits de Howard. Un travail qu’il a poursuivi chez Glénat, avec une adaptation en bande dessinée de ces œuvres, dont le dernier tome en date, Xuthal la Crépusculaire sortira le 19 janvier.

Robert E. Howard s’est entièrement consacré à l’écriture dès ses 18 ans, mais sa carrière a été trop courte. L’auteur s’est en effet donné la mort à 30 ans.©Domaine Public

Grâce à ça, Conan renoue avec le public français, qui répond présent, preuve que le héros est loin d’être relégué aux oubliettes. « Chez Bragelonne, il y a eu je ne sais même plus combien d’éditions, assure ainsi Patrice Louinet. Si on rapporte les ventes à la population et au prix des livres, Howard se vend près de six fois mieux en France qu’aux États-Unis. Il commence à être reconnu à sa juste valeur. » En réhabilitant le personnage, cette aventure éditoriale a permis aux lecteurs francophones de découvrir Conan sous un nouveau jour, étonnamment moderne.

La critique howardienne du monde actuel

Conan, le vrai, celui de Howard, n’est pas un barbare destiné à devenir roi. Ce n’est qu’un homme qui tente de s’en sortir durant l’âge Hyborien, une sorte de préhistoire oubliée où s’affrontent des royaumes décadents. Au milieu des conflits, Conan utilise les atouts que lui a donnés son enfance dans une contrée sauvage et hostile pour tirer son épingle du jeu. Au fil des récits, Robert E. Howard confronte ainsi son personnage au monde soi-disant civilisé et développe de nombreuses critiques autant valables pour les sociétés hyboriennes que pour les nôtres. Pour Patrice Louinet, c’est ce qui fait leur charme : « Ce qui va faire aimer Conan, c’est la capacité à faire voyager et rêver dans un univers inconnu et en même temps dans notre monde. Quand on lit les meilleures nouvelles de Howard, on n’est pas dans l’exotisme, on est chez nous. »

Au-delà de la Rivière noire tient ainsi un discours sur le colonialisme et les guerres indiennes qui résonne encore aujourd’hui. Les Clous rouges dénonce l’urbanisation à outrance, très actuelle. « Il y a beaucoup de choses à tirer de Conan, promet le spécialiste. Déjà, le fait qu’on retrouve une méfiance intuitive envers tout système institutionnalisé. Parce que, dans le monde de Conan, si l’individu s’en remet à une forme de gouvernement pour assurer sa survie, il meurt. Il ne peut compter que sur lui-même. On retrouve également le rejet de toute forme de supériorité d’un individu sur l’autre. C’est exposé assez clairement dans une lettre de Howard à Lovecraft, qui ne portait pas sur Conan, mais résume son idée sur la question : si quelqu’un a des droits, alors tout le monde a ces droits. »

Malgré les clichés sexistes, les aventures de Conan regorgent de femmes fortes et indépendantes.©Glénat

Et, aussi surprenant que cela puisse paraître aux non-connaisseurs de l’œuvre, cela concerne aussi les femmes. Les demoiselles en détresse peu – ou pas – vêtues qui accompagnaient Conan, voire lui volaient la vedette sur les couvertures de Weird Tales dessinées par Margaret Brundage, lui ont valu une réputation sexiste. En réalité, cela reflète plus les impératifs financiers et la stratégie commerciale douteuse de l’auteur et de son éditeur, que la mentalité du personnage lui-même. Les meilleures nouvelles de Howard sont celles qui mettent en scène des femmes puissantes et indépendantes, en tout point égales, si ce n’est supérieures à Conan, comme Bêlit la reine pirate, Valeria la guerrière ou encore Yasmina la Devi du Vendhya.

Howard, le pendant pessimiste de Tolkien

Si l’on dépasse l’image du body-builder bourrin entouré de femmes nues agenouillées à ses pieds, on découvre ainsi un héros bien plus intéressant que sa caricature ne le laisse penser. Ce n’est pas pour rien qu’Howard compte comme un des pères de la fantasy moderne, au même titre que Tolkien. D’ailleurs, les œuvres du Texan et du Britannique ont toutes les deux connu un grand succès durant les années 1960, car elles offraient deux formes d’évasion différentes, mais complémentaires. L’une optimiste, l’autre pessimiste. « J’ai tendance à dire que Tolkien, c’est les Beatles et Howard, les Rollings Stones », s’amuse Patrice Louinet.

Un ressenti confirmé par Simon Sanahujas, auteur de l’essai encyclopédique Conan ! De barbare à souverain. Enfant des années 1980 et amateur de Tolkien, il a découvert Conan avec le film de John Milius, qui avait tout de même le mérite à l’époque de porter de l’Heroic Fantasy à l’écran. « À part ça, Wilow et Excalibur, je crois qu’on n’avait pas grand-chose d’autre », se souvient-il. Cette entrée en matière lui a donné envie d’en découvrir plus sur le personnage campé par Schwarzenegger. Et ce qu’il a lu lui a plu.

La confrontation des mœurs de Conan à celles des autres peuples montre souvent que les pratiques les plus barbares sont celles des peuples dits civilisés.©Glénat

« L’œuvre de Tolkien a un côté merveilleux, très gentillet, manichéen… Mais j’ai découvert avec Conan un monde beaucoup plus sombre, beaucoup plus réaliste. » Le tout servi par un style littéraire dynamique, bien loin des « 1 600 pages du Seigneur des Anneaux, écrites d’une manière un peu archaïque, avec un auteur qui commence par raconter en détail les coutumes des Hobbits sur des pages et des pages… » La fougue de Conan et la poésie épique de Howard ont marqué le jeune auteur. C’est d’ailleurs, selon lui, ce qui a fait le succès de ce héros : pour beaucoup de gens, Conan a été le premier contact avec une forme de fantasy plus sombre, baptisée Sword & Sorcery (littéralement l’épée et la sorcellerie). Le héros de Howard a été un précurseur du genre, et ce, dans chacun des médias par lesquels il est passé. Des médias par ailleurs très populaires, que ce soit les magazines pulps des années 1930, les comics Marvel des années 1960 ou le cinéma d’action des années 1980.

Un héros qui traverse les crises

Aujourd’hui, l’œuvre de Tolkien, bien aidée par les films de Peter Jackson, a pris le pas sur celle de Howard. Pourtant, Conan reste d’actualité. « Après tout, le monde d’aujourd’hui (et notamment l’Occident) est dans une phase de décadence, estime Simon Sanahujas. Et c’est quelque chose de très présent dans l’œuvre de Howard. Il raconte beaucoup d’histoires d’empires qui s’écroulent, remplacés par de jeunes civilisations. D’ailleurs, Conan monte sur le trône d’un royaume décadent. » Patrice Louinet partage ce constat : « Conan n’est pas un conquérant, un gagnant, mais un type qui essaie de survivre dans un monde voué à l’anéantissement. La fantasy de Howard est une fantasy sombre, pour un monde sombre, donc elle est parfaitement adaptée au monde d’aujourd’hui. »

Marvel a popularisé Conan en comics dans les années 1960. Depuis quelques années, la Maison des idées a récupéré les droits sur le personnage, auquel elle fait vivre des aventures surprenantes.©Marvel

Ce n’est pas surprenant : les grands moments de popularité du barbare ont toujours coïncidé avec des périodes troublées. « Conan a été créé pendant la Grande Dépression. Il a ensuite connu une deuxième vague de popularité dans les années 1960, marquées par les émeutes raciales et la guerre du Vietnam. Et, depuis 2001, la sortie du Seigneur des Anneaux a popularisé la Fantasy, certes, mais on vit aussi une période marquée par les attentats du World Trade Center, les guerres qui ont suivi, la crise économique… et c’est une période de crise qui continue jusqu’à aujourd’hui. »

Même si le grand public ne peut pas compter sur une adaptation cinématographique et épique des aventures de Conan pour affronter la tempête, il peut tout de même se tourner vers pléthore d’ouvrages consacrés au barbare, qu’il s’agisse des œuvres originales de Howard, des aventures imaginées par Marvel ou des jeux de plateau et jeux de rôle, qui continuent de faire vivre une franchise nonagénaire sur laquelle on a encore beaucoup de choses à apprendre.

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Article rédigé par
Michaël Ducousso
Michaël Ducousso
Journaliste