Décryptage

Le grand musée des Jeux olympiques : quand le sport inspire les artistes

26 juillet 2024
Par Zoe Terouinard
Le sport inspire souvent les artistes.
Le sport inspire souvent les artistes. ©noriox/Shutterstock

Il va y avoir du sport à Paris ! À l’approche des Jeux olympiques et paralympiques d’été 2024, tous les domaines culturels se mettent à l’exercice, les musées parisiens en première ligne. Il faut dire que peu importe les collections, les institutions parisiennes ont de quoi faire pour parler sport : gravures antiques des premières olympiades, architecture liée aux Jeux, vêtements techniques, photographies, peintures d’athlètes… Le sport inspire et permet de parler de tout, de façon détournée. Retour sur un sujet vieux comme le monde.

C’est n’est pas une idée nouvelle : longtemps, l’art n’a cherché qu’à représenter un corps parfait, athlétique pour un homme, désirable pour une femme. Une fascination qui puise sa source dans l’art grec, obsédé par la représentation de l’éphèbe : un homme jeune, citoyen éduqué et sculpté par des années d’entraînement. Marquée par « l’agôn », c’est-à-dire le désir de surpasser l’autre coûte que coûte, la société grecque valorise le culte de l’apparence et passe par la concurrence pour stimuler la nécessité d’approcher au plus près la perfection divine : participer aux Jeux olympiques (en vigueur depuis 776 av. J.C.) apparaît alors comme la consécration ultime. 

Le corps de l’athlète, un témoin politique

Car être fort et musclé n’a rien à voir avec le fait d’être beau : c’est un marqueur social, une façon d’être plus proche des dieux. Une conception du corps immortalisée par les artistes qui utilisent le marbre, le bronze, ou le calcaire polychrome pour mettre en valeur la musculature des athlètes, toujours dans un esprit de challenge, le marbre étant une pierre particulièrement difficile à tailler. Ce sujet a par exemple inspiré le sculpteur Myron pour son Discobole (entre 460 av. J.C. et 450 av. J.C.), œuvre antique la plus célèbre mettant en scène un athlète anonyme et représentant un lanceur de disque.

Cette conception du corps subjugue le monde fasciste, Hitler étant l’un des plus grands admirateurs du Discobole, au point même d’acquérir une copie romaine en 1938 pour cinq millions de reichsmarks comme un « cadeau au peuple allemand » fait pour inspirer les foules à atteindre, voire à dépasser, ce modèle de beauté, le tout dans une dynamique de propagande de la supériorité aryenne. 

Le discobole, copie d’antique, Gueniot Arthur-Joseph, Dessinateur vers 1896.©Petit Palais, musée des Beaux-arts de la Ville de Paris /PPD3670 CC0 Paris Musées

Car oui, le sport n’est pas qu’un simple outil de divertissement, mais bien un domaine politique. Parler du corps n’est jamais anodin. Du côté des artistes médiévaux, la discipline se fait plus discrète, l’empereur romain Théodose ayant aboli les Jeux en 393. Pourtant, on retrouve des représentations de joutes et tournois réalisées par des enlumineurs pour illustrer chroniques, traités, romans et livres de prières. Là encore, le sport permet la promotion d’un souverain ou d’une idéologie portée par ce dernier, tout en insistant sur l’importance de la compétition dans la société.

Rappelons que les joutes, la chasse ou les tournois sont des pratiques dédiées à l’aristocratie qui miment les dynamiques de la guerre pour l’apparat, et sont donc un moyen de rappeler au peuple que, même en dehors des périodes de combats, les chevaliers se tiennent prêts. Se soulever contre la couronne n’est donc pas une très bonne idée ! Le corps du chevalier est d’ailleurs tout l’inverse de celui de l’athlète romain : là où l’un est nu, l’autre est couvert d’une lourde armure dissimulant sa silhouette. Le sportif romain incarne un corps quasi divin quand son pendant médiéval, lui, représente la violence et la répression, en même temps que l’ordre social et la mise en lumière du pouvoir politique en place. 

Vue d’un jeu de paume, Voderf, Graveur Frédou, Jean-Martial , Graveur, 1757.©Musée Carnavalet, Histoire de Paris G.24966 CC0, Paris Musées

Si le thème du sport disparaît peu à peu des ateliers des artistes à la Renaissance (hormis quelques représentations de parties de jeux de paume, très en vogue à la cour de Louis XIV), au XIXe siècle, le sport revient en force à l’occasion de la renaissance des Jeux olympiques d’Athènes de 1896. Un retour qui se fait sous une nouvelle forme cependant, plus proche de notre conception actuelle. Inscrit dans un courant hygiéniste, il s’envisage à travers le prisme de la santé et inspire très largement les Impressionnistes qui, en sortant leurs chevalets hors de l’atelier, s’ouvrent au monde moderne et s’attèlent à le représenter, même dans ses aspects les plus oisifs.

Jusqu’alors réservé à certaines catégories de personnes, il devient plus populaire et se pratique à l’extérieur. Courses hippiques pour Degas, Manet, ou Demuyser, canotage chez Renoir et Cézanne ou lutte chez Honoré Daumier : le sport et ses représentations sont les plus grands témoins des changements sociaux et de la modernité qui s’installe. Si le sujet est régulièrement couché sur la toile, il se décline également sur des lithographies, des caricatures, des affiches ou des dessins de presse diffusés à un plus grand nombre et véhiculant une idée encore en vigueur aujourd’hui : le sport rassemble.

Courses à Longchamp, l’arrivée au poteau, Béraud, Jean, Peintre, En 1886.©Musée Carnavalet, Histoire de Paris, P1734, CC0, Paris Musées

Un domaine qui nous concerne tous

Plus question d’exclure qui que ce soit ! Dès les années 1910, les femmes, jusqu’alors absentes des questions sportives, commencent à pratiquer, comme en témoigne Les joueuses de tennis, une série peinte par Maurice Denis en 1913. Le tennis permet d’ailleurs aux femmes d’être représentées, notamment grâce à la figure de la championne Suzanne Lenglen qui devient l’une des personnalités préférées des artistes du mouvement Art Déco. René Vincent la représente pour La vie au grand air en 1921, et le couturier Jean Patou l’érige en muse. Véritable influenceuse de son temps, celle qui donna son nom au grand terrain du Stade Roland-Garros importera le vestiaire du tennis dans les garde-robes de toutes les Françaises. Avec elle, le corps de l’athlète devient esthétique et attrayant, tout en restant politique. 

Oui, le sport rassemble tout le monde, même au sein d’une équipe. À l’origine plutôt individuelle, la pratique évolue avec l’arrivée de nouvelles disciplines collectives, comme le football ou le rugby, que Delaunay se plaît à représenter, notamment dans sa série produite entre 1912 et 1913, L’équipe de Cardiff. Le sujet est, pour lui, l’un des plus modernes qui soit. Cette série rend d’ailleurs hommage à un nouveau monde, et l’artiste met en scène, en plus des cinq joueurs, les structures les plus récentes, comme la tour Eiffel, héritées de l’Exposition universelle. À sa suite, Albert Gleizes peindra ses Footballeurs pour le Salon des Indépendants de Paris de 1913, une œuvre cubiste par excellence, préférant des sujets populaires à l’élitisme du Salon officiel.

Delaunay, Robert (Paris, 12–04–1885 – Montpellier, 25–10–1941), Autre titre : L’équipe de Cardiff, troisième représentation (Titre ancien (périmé) 1912 — 1913, peinture, date d’acquisition : pour l’exposition internationale de 1937.©Musée d’Art moderne de Paris, AMVP 1115

Quelques années plus tard, c’est la représentation même des architectures sportives qui intéressera les artistes, Nicolas de Staël en tête de file. Passionné de football, il assiste le 26 mars 1957 à un match opposant la Suède à l’équipe de France dans un stade ouvert en 1897 : le Parc des Princes. Un événement marquant pour le peintre qui, la nuit même, débute une série de petits formats pour poursuivre, le lendemain, avec une toile représentant toute la vivacité de cette soirée. Aujourd’hui, son tableau Le Parc des Princes est considéré comme l’une des plus grandes œuvres de la seconde moitié du XXe siècle, et l’un des exemples les plus probants des débuts de l’abstraction.

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Les années 1930 sont, quant à elles, assez particulières en termes de représentations. Synonymes d’accélérations des techniques photographiques, elles figent le sport sur papier glacé, influençant les milieux de la mode ou de l’écriture, grâce à l’édition de nombreuses presses dédiées. Mais, comme nous l’avons déjà évoqué, cette époque correspond également à un retour du corps athlétique politique, promouvant un homme parfait et glorifiant le modèle de l’Aryen, comme en témoigne le film de propagande nazie les Dieux du stade de Leni Riefenstahl, tourné lors des Jeux de Berlin en 1936. 

Le sport : un miroir (pas si grossissant) de la société ?

Une sombre période qui pousse les artistes à porter un regard plus critique sur le sport, dès la fin de la guerre. On critique un système de fabrication d’idole, une aliénation, mais aussi l’instrumentalisation politique des pratiques sportives. En bref, le sport devient le reflet d’une société tourmentée et pleine de dysfonctionnements. Une conception dont nous sommes les parfaits héritiers, passant au crible et épinglant régulièrement les événements sportifs en tout genre. Si les athlètes étaient les héros d’hier, ils deviennent aujourd’hui les porte-drapeaux d’une société inégalitaire, non inclusive, ou violente. C’est ainsi que l’artiste Adel Abdessemed inscrit dans le bronze le fameux coup de boule de Zidane en 2012 quand le peintre britannique Michael Browne s’inspire d’un coup de sang d’Éric Cantona dans The Art of Game, dans un style inspiré des fresques du Quattrocento. 

Malgré l’évocation de Suzanne Lenglen, le sport reste un monde assez masculin, régi par des codes encore très patriarcaux. Un constat duquel part l’artiste Chloé Ruchon pour créer son Barbie-foot, un jeu de babyfoot à l’effigie de la célèbre poupée, pour opposer la virilité inhérente au sport à la féminité exacerbée. De son côté, Louka Anargyros dénonce la discrimition sexuelle qui entoure le milieu des sports de course, en faisant s’enlacer des pilotes de moto vêtus de combinaisons moulantes sur lesquelles on peut lire des injures homophobes.

Plus récemment, la photographe Solène Gün a mis en scène la basketteuse Salimata Sylla, fondatrice de la ligue Ball’Her, qui milite pour le droit des femmes de participer à des compétitions de basketball avec leur voile, Loubna Reguig et Hiba Latreche (deux militantes musulmanes), arborant des tenues aux couleurs de la France. Une image qui a fait la Une du magazine Dazed pour son numéro de novembre 2023 dans lequel Founé Diawara, Hawa Doucouré et Yousra, du collectif Les Hijabeuses, ont été interrogées pour parler du droit des footballeuses « de porter le voile lors des matchs officiels en France ». 

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Sexisme, racisme et discriminations en tout genre : le sport enferme en son sein tout un tas de problématiques du monde contemporain, auxquelles les artistes tentent, décennie après décennie, de s’attaquer. Au carrefour entre critique sociale, divertissement et esthétisme, faire du sport un sujet de création artistique est donc toujours, peu importe l’époque, un marqueur de son temps. Alors, quels souvenirs laisseront ces Jeux olympiques parisiens dans les livres d’Histoire de l’Art ? Celui qu’un grand moment de fête et de rassemblement, ou celui d’un ensemble d’erreurs politiques et sociales ? Réponse dans quelques années…

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