Décryptage

Ce rêve bleu : l’histoire de la couleur bleue dans l’art

19 janvier 2024
Par Zoe Terouinard
Le bleu dans l'art.
Le bleu dans l'art. ©LUMIKK555/Shutterstock

Pour contrer le désormais célèbre Blue Monday, soit le jour le plus déprimant de l’année, petit retour sur l’usage d’une couleur dont le sens a fluctué au fil des années. Du bleu égyptien au bleu Klein en passant par le lapis lazulis, plongez avec nous dans la grande bleue.

Qui ne rêve pas, en regardant le ciel gris de janvier, d’y apercevoir un petit bout de bleu ? Pour éviter le blues de l’hiver, direction les musées qui regorgent d’œuvres aux 50 nuances de bleu, racontant chacune un morceau d’histoire par la couleur.

D’où viennent cette teinte et ses 1000 variations ? Qui peut l’utiliser et pourquoi ? Quelle est sa signification et a-t-elle toujours été la même ? Comme le dit si bien l’historien et spécialiste des couleurs Michel Pastoureau : « Les couleurs ne sont pas immuables. Elles ont une histoire, mouvementée, qui remonte à la nuit des temps et qui a laissé des traces jusque dans notre vocabulaire. Ce n’est pas par hasard si nous voyons rouge, rions jaune, devenons blancs comme un linge ou bleus de colère… »

Des débuts difficiles

Aujourd’hui couleur préférée du monde occidental, le bleu n’a pas toujours été la teinte favorite. Dans l’Antiquité, elle est même tellement méprisée qu’elle n’est presque jamais citée dans les écrits de la Grèce antique, si bien qu’au XIXe siècle, les chercheurs se demandaient si les Grecs n’y étaient pas tout simplement aveugles !

Du côté des Romains, le bleu n’est pas beaucoup plus apprécié. On dit que c’est la couleur des barbares, des sauvages. Peut-être est-ce pour cela que les premières utilisations du bleu se trouvent en Orient, plus précisément en Égypte où le bleu est d’ailleurs le premier pigment à être produit synthétiquement, et ce, dès 2200 avant J.C.

Rendu possible grâce à un mélange de calcaire broyé avec du sable et un minéral contenant du cuivre, puis chauffé, le bleu orne de nombreuses céramiques et statuettes. Il est également utilisé pour décorer les tombes des pharaons. Et pour cause, au Moyen-Orient, le bleu est réputé pour être une couleur chargée en énergie positive qui éloignerait le mal. On trouve ainsi les premiers exemples de son usage dans la région du Nil, dont la force presque divine est d’ailleurs symbolisée par le bleu turquoise, tirant son nom de la pierre éponyme que de nombreux Égyptiens portent en bijoux ou en amulette.

Il faudra attendre le XIe siècle pour que cette couleur devienne enfin populaire dans le monde occidental. Alors que la religion chrétienne est le sujet principal des créations artistiques, des théologiens s’accordent pour dire que le bleu est une couleur céleste quand le blanc, lui, devient symbole terrestre. Dès lors, les habits de la Vierge se parent d’un bleu ciel, pour signifier son statut divin – ils étaient jusqu’alors noirs ou violets –, tandis que les plafonds des lieux saints se font également peindre en bleu. Ni une, ni deux, les rois, officiellement descendants de Dieu, s’en emparent pour faire entrer la couleur en politique.

« Les couleurs ne sont pas immuables. Elles ont une histoire, mouvementée, qui remonte à la nuit des temps. »

Michel Pastoureau

En 1130, les armoiries des Capet, des fleurs de lys sur fond bleu, prennent du galon et deviennent l’emblème du roi de France, quand les mythiques peintures du roi Arthur commencent à le représenter vêtu de bleu. Dès lors, le bleu remplace peu à peu le rouge dans les hautes sphères, alors couleur synonyme de pouvoir.

Les teinturiers se perfectionnent et développent différentes teintes, si bien que ce qui était alors réservé à la haute aristocratie se démocratise et va être porté par la bourgeoisie. Les Grandes Chroniques de France, enluminées par Jean Fouquet (1455-1460) témoignent de cet engouement nouveau, faisant la part belle au bleu dans la représentation du Mariage de Charles IV le Bel et de Marie de Luxembourg (1322). La mode est lancée. 

Sacrebleu ! Le sacre du bleu

Alors que la Renaissance tient, elle aussi, à représenter le divin, l’utilisation du bleu par les artistes change pourtant légèrement, ces derniers s’attelant surtout à représenter le monde le plus fidèlement possible. Ainsi, les teintes varient, ne tranchent plus autant que dans les travaux médiévaux, comme en témoigne la maîtrise des contrastes entre le bleu et le rouge de Raphaël.

Alors que le bleu était une couleur chère et prestigieuse dans la peinture européenne, il est devenu une couleur commune pour les vêtements pendant la Renaissance, si bien qu’en 1570, quand le Pape Pie V énumérait les couleurs qui pouvaient être utilisées pour la tenue ecclésiastique, il exclut le bleu, considéré comme trop banal. 

Si le bleu continue sur sa lancée, il faut attendre le XVIIIe siècle pour que cette couleur triomphe. Jusqu’alors extrêmement symbolique, elle se détache peu à peu de sa fonction grâce à l’essor de la gravure qui va, sans le savoir, consacrer les futures couleurs primaires : le bleu, le rouge et le jaune. Cela coïncide également avec la découverte des Nouveaux Mondes, qui regorgent de pigments encore inconnus en Europe, comme l’indigo, largement décliné en pastel. 

Un nouveau tournant survient avec l’invention de pigments synthétiques aux XVIIIe et XIXe siècles, qui ont considérablement impacté la peinture. Les bleus se diversifient et deviennent, au XVIIIe siècle, les teintes les plus à la mode. Les romantiques usent et abusent de toutes ses nuances, grâce notamment à la découverte du bleu de Prusse (obtenu par erreur en 1720 à Berlin et rendu célèbre par Hokusai, ou plus tard, par La Nuit étoilée de Van Gogh) et à la consécration de la couleur dans Les Souffrances du jeune Werther de Goethe où il décrit divinement l’habit bleu du héros en 1774.

En 1803, le chimiste Louis Jacques Thénard met au point le bleu de cobalt, largement plébiscité par J.M.W. Turner, qui est d’ailleurs le premier à le tester sur le sol britannique en 1802, mais également par Van Gogh dans toute sa période anversoise, comme en témoigne son Portrait du docteur Gachet de 1890. Le problème, c’est que son coût est encore trop élevé pour la majorité des peintres…

Alors, quand, dans les années 1820, un Toulousain du nom de Jean-Baptiste Guimet, amoureux de la peintre Rosalie Bidauld, se met en tête d’y trouver une alternative, la peinture promet d’être, une nouvelle fois, bouleversée. Profitant du réseau d’artistes de son épouse, Guimet fait expérimenter sa nouvelle teinte aux grandes stars de l’époque, dont Ingres, qui consacre la nuance dans sa célèbre Apothéose d’Homère (1827), peinte pour décorer le plafond du musée Charles-X au Louvre (rien que ça). Fort de son succès, Guimet assure la postérité à sa famille, dont son fils Émile qui, armé de cet héritage familial, parcourt l’Asie, revenant les bras chargés d’une toute nouvelle collection aujourd’hui exposée… au musée Guimet ! 

Les artistes contemporains, fleurs bleues ?

Héritier de toutes ces découvertes, le XXe siècle renoue avec le caractère symboliste de la couleur bleue, faisant d’elle la couleur de l’âme et de l’inconscient, particulièrement utilisée chez les surréalistes. Pour Paul Éluard, « la Terre est bleue comme une orange », alors que Magritte et Salvador Dalí déclinent le bleu en peinture dans les nombreuses teintes désormais à leur disposition. Enfin, rappelons que Picasso a quand même eu sa période bleue, marquant chez lui sa tristesse suite au décès de son ami Carlos Casagemas, en 1901.

Joan Miró, décrit par André Breton comme « le plus surréaliste d’entre eux », n’utilise d’ailleurs presque que le bleu dans ses fonds, permettant au noir et au rouge de contraster avec puissance la composition, comme dans un hommage abstrait à la peinture médiévale. Marc Chagall, lui, prend le passé symboliste du bleu à la racine et renoue avec le sacré dans ses peintures à l’huile, ses pastels et surtout ses fameux vitraux de la cathédrale de Reims. Un usage presque monochromatique du bleu que l’on retrouve aussi chez Henri Matisse à la fin de sa vie.

Il faudra attendre les Nouveaux Réalistes et notamment Yves Klein pour renouveler la palette des peintres et revenir à l’aspect technique du siècle précédent. En 1957, il invente et dépose le brevet du IKB (International Klein Blue), un bleu profond, vibrant et particulièrement lumineux que l’artiste ne cessera d’utiliser dans ses anthropométries où il se sert de femmes nues comme de pinceaux humains pour créer des formes bleues, mais aussi dans une large quantité d’objets détournés. Un goût pour la couleur unique, qui trouve son écho dans la sculpture d’Anish Kapoor, dont le bleu renvoie à son Inde natale.

Le sculpteur Jean Vérame se fait également héritier de cet usage du bleu, saturé et en volume, préférant les paysages infinis aux limites de la toile pour évoquer la vibration du cosmos. Un peu à la manière de l’artiste Lita Albuquerque qui agrémente, elle aussi, les paysages du monde entier de structures bleues.

En décembre 2006, elle reçoit l’appui de la United States National Science Foundation pour créer la plus imposante œuvre de Land Art jamais installée sur le continent antarctique : Stellar Axis: Antarctica, sorte de carte des étoiles composée de 99 sphères bleues aquamarines, dont la taille correspond à la luminosité d’une étoile. À la fois spirituelle, expérimentale et ancrée dans l’air du temps, l’œuvre de Lita Albuquerque cristallise probablement à elle seule une histoire du bleu qui, soyons-en sûrs, continue de s’écrire. 

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