Entretien

Éléonore Costes pour Bouchon : “Je suis passionnée par les histoires de famille, et particulièrement par la mienne”

28 avril 2024
Par Agathe Renac
“Bouchon” sera disponible dès le 29 avril sur arte.tv.
“Bouchon” sera disponible dès le 29 avril sur arte.tv. ©Arte

Autrice, actrice et réalisatrice, Éléonore Costes a imaginé et incarné la série Bouchon, une production bouleversante en huit épisodes disponible dès ce 29 avril sur la plateforme d’Arte.

Autant l’avouer tout de suite : les vidéos d’Éléonore Costes ont bercé notre adolescence. YouTube était notre refuge, et on a grandi et ri avec les productions (géniales) de Golden Moustache – collectif qui comptait notamment cette actrice, autrice et réalisatrice de talent. Plus d’une décennie plus tard, la créatrice nous présente une série intime et autobiographique, dans laquelle elle dresse le portrait de sa famille dysfonctionnelle et raconte comment l’annonce du cancer de son père a chamboulé son quotidien ordinaire. On a eu la chance de la rencontrer durant le festival Series Mania, où elle a présenté cette petite pépite en avant-première.

Vous avez écrit, coréalisé et incarné Bouchon. Pourquoi était-ce important pour vous de porter ce projet ?

Parce que c’est une histoire très personnelle et j’aime avoir une sorte de contrôle sur ce type de projet. Je sais exactement ce que je veux, où je vais. Cette série me tient particulièrement à cœur, car je suis passionnée par les histoires de famille, et particulièrement par la mienne. Je pense que cette démarche créative était aussi thérapeutique, j’avais envie de comprendre ma relation à mon père, à mes parents, et ça m’a permis de faire décanter plein de trucs.

C’est peut-être un peu prétentieux, mais je me suis dit qu’il y existait peut-être d’autres familles comme la mienne et j’écris toujours avec l’idée que mon récit peut résonner chez d’autres personnes. C’est mon leitmotiv quand j’écris. J’aime le fait de pouvoir agir comme un miroir. La vraie réussite, c’est quand on me dit : “On dirait ma famille” ou “Moi aussi, j’étais amoureuse de ce mec-là” !

Votre histoire résonne en effet chez de nombreux spectateurs, mais la vraie force de votre série, c’est votre écriture qui est très juste et fine. Quel est votre processus créatif ? Vous inspirez-vous de petits rien du quotidien, de conversations, d’œuvres de référence… ?

Un peu de tout ça ! Par exemple, je pense que j’ai à peine changé la conversation de l’annonce à table [quand le père dit à ses enfants qu’il a un cancer, ndlr] par rapport à ce qu’il s’est passé dans la réalité. Après, il y a aussi beaucoup de conversations que j’aurais aimé avoir, comme celle de l’épisode 7. C’est un échange que j’aurais rêvé avoir avec mon père. J’ai écrit ce que je lui aurais dit si j’avais osé lui parler. Je m’inspire donc de ce qui existe, mais je travaille aussi beaucoup avec la notion de fantasme.

Mais à quel point ce récit est-il autobiographique ?

La famille est réelle, même si j’ai changé quelques détails, comme le métier et la grossesse de ma sœur, ou mon premier rôle dans un film à Tokyo. Ça, ça n’a jamais existé (rires) ! Mon personnage est une version de moi que j’ai été, que je suis aujourd’hui, et que j’aurais pu être. En revanche, la famille est très réaliste, tout comme son histoire et la maladie.

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Vous avez mentionné la dimension thérapeutique de cette écriture, mais n’est-ce pas difficile de raconter un récit aussi intime et dur ?

Non, au contraire. J’ai beaucoup plus de facilité à parler de la réalité. On a trop de chance de faire ce métier et de pouvoir garder ces histoires quelque part. En revanche, c’était effectivement très difficile d’un point de vue émotionnel. À la fin du tournage, j’ai eu quelques mois super difficiles où je suis tombée. Je n’allais vraiment pas bien. J’ai aussi dû faire le deuil de cette famille et de ce projet.

Face au cancer du père de Lolo, il y a plusieurs réactions : les pleurs, le déni, la colère, les cris et le silence. Quelle serait votre réponse à vous, face à ce drame ?

Je suis exactement comme mon personnage : dans le déni et l’humour. En réalité, c’est très difficile de réagir sur l’instant. La réaction vient bien plus tard. Au début, on est un peu sonnés. Par exemple, je cherchais des sujets et des situations plus graves sur Internet, et on minimisait vachement la nôtre en rigolant.

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Justement : Lolo est obsédée par les faits divers sordides et s’endort même avec la boîte noire d’un avion qui se crashe. Comprenez-vous cette fascination ?

On est tous fascinés par le macabre. Ces situations glauques et extérieures m’ont permis de ne pas penser à celles que j’étais en train de vivre. C’est précisément pour cette raison que mon personnage est aussi obsédé par ces histoires. Elles lui permettent de se détourner de ses angoisses. Plutôt que de se poser et d’affronter ce qui ne va pas, elle regarde ce qui se passe ailleurs, là où c’est pire.

Vous avez créé votre propre série, Jérémy Nadeau a joué dans la production Netflix, Furies… Avez-vous la sensation que les youtubeurs sont enfin pris au sérieux dans le milieu du cinéma ?

Oui, mais pour moi, la question de nos origines ne se pose même pas. On est des créateurs, tout simplement. On a pris du galon et on peut créer ailleurs que sur YouTube. Cette plateforme est juste un support, c’est une école comme une autre.

Oui, mais il y a un gap énorme entre le passage de Squeezie chez Thierry Ardisson et la notoriété et l’acceptation des créateurs de contenu, aujourd’hui. J’ai l’impression que les médias – et surtout la télé – sont moins méprisants qu’avant envers les youtubeurs.

C’est vrai, même si je ressens parfois cet mépris, encore aujourd’hui. J’ai l’impression que je dois travailler encore plus que les autres. Cependant, dès que le travail et l’écriture sont lancés, on me respecte et on se dit : “Ah ok, ce n’est pas une fanfaronne”. En réalité, je suis souvent confrontée à cette problématique – notamment dans la musique. Je suis guitariste et quand tu vas essayer une gratte en tant que meuf dans les magasins des rues de Pigalle qui sont tenus par des mecs tatoués, tu n’es pas prise au sérieux.

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Tu viens tester une guitare à 5000 balles, ils ont trop peur de te la mettre entre les mains et ils te méprisent. Évidemment, ils te la règlent et te l’accordent parce qu’en tant que fille, tu ne sais pas le faire, et ils poursuivent en se tapant un petit solo pour montrer qu’ils sont trop forts (rires)… J’ai un bon niveau, donc quand je prends la gratte et que je montre que je sais jouer, ils deviennent cool avec moi. Mais il faut passer par cette phase de justification. J’ai l’impression que c’est la même chose avec mes origines et le fait que j’ai commencé sur YouTube.

Vous avez depuis travaillé sur de nombreuses séries. Souhaiteriez-vous, un jour, revenir sur la plateforme où tout a commencé, comme EmyLTR, par exemple ?

Je n’ai jamais eu pour vocation d’être youtubeuse. J’ai toujours vu cette plateforme comme une vitrine. C’est comme si j’ouvrais une boutique de fringues et que je montrais mes créations. YouTube me permettait d’exposer mon travail. Tout ce que je veux, c’est créer. Que ce soit sur cette plateforme ou Netflix, je me fous du support. En revanche, il faut que j’en vive, et ce n’était pas le cas quand j’étais créatrice de contenu.

Les membres du jury de Series Mania, Zal Batmanglij et Bérénice Bejo, regrettaient le fait de voir trop peu de séries portées et imaginées par des femmes durant ce festival. Vous sentez-vous discriminée ou contrainte dans ce milieu, en raison de votre genre ?

J’ai l’impression que les choses commencent à bouger, je le sens. Mais j’ai la sensation que c’est encore forcé. Par exemple, j’ai l’impression qu’on me propose beaucoup de projets justement parce que je suis une femme. J’aimerais qu’on me les propose parce que j’ai du talent. C’est de la discrimination positive. Ce serait bien que ce ne soit plus un sujet et que ce soit naturel.

Je pense qu’on en est encore loin, qu’on va devoir encore passer par de nombreux combats et d’extrêmes pour arriver à un juste milieu. On aura gagné quand on sera engagées pour notre talent et pas parce qu’on est des femmes. Que ce ne sera plus notifié et qu’il y aura une vraie parité dans le cinéma.

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Et quelle histoire aimeriez-vous raconter, aujourd’hui ?

Je travaille actuellement sur mon prochain long-métrage, mais je ne peux pas encore en parler. Tout ce que je peux vous dire, c’est que ça parle de l’adolescence et de guitare électrique (rires) ! En revanche, j’adorerais offrir une suite à Bouchon. Je ne veux vraiment pas abandonner cette famille. Je bouillonne de raconter plein de nouvelles choses et j’espère que j’aurai l’occasion de les porter encore très loin.

Terminons avec la question impossible : quel est votre top 3 des meilleures séries de tous les temps ?

Tout va bien est clairement mon top 1. C’est extrêmement bien écrit, c’est très intelligent, les rapports humains sont très bien décrits… C’est tout ce que j’aime. Les épisodes parviennent à montrer la complexité des relations familiales. C’est doux, c’est tendre, c’est drôle… C’est un sans-faute. Ensuite, j’ai adoré The Bear. On est dans une production beaucoup plus frénétique, mais la réalisation est extraordinaire. Le milieu de la cuisine est montré sous un nouveau jour, c’est très émouvant, et l’acteur principal est incroyable ! Je suis très amoureuse de lui, je dois l’avouer (rires).

Je pense terminer cette sélection avec ma série doudou par excellence : Twin Peaks. Je l’ai découverte en 2018, donc sur le tard, mais je l’ai vu plein plein de fois depuis. Cet univers du rêve et du fantastique me passionne et me fait beaucoup rire. Ce show est hilarant !

Les épisodes de Bouchon seront disponibles sur la plateforme arte.tv du 29 avril au 13 décembre 2026.

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Article rédigé par
Agathe Renac
Agathe Renac
Journaliste