Critique

Alma Viva, de Cristèle Alves Meira : âme(s) sensible(s)

12 avril 2023
Par Félix Tardieu
Alma Viva, de Cristèle Alves Meira : âme(s) sensible(s)
©Tandem Films

Sous la chaleur accablante de l’été, Salomé passe du temps auprès de sa grand-mère portugaise. Mais la mort soudaine de celle-ci réveille de vieilles rancœurs chez certains villageois accusant la petite d’être possédée par l’esprit inassouvi de la défunte.

Pour son premier long-métrage, Cristèle Alves Meira réarrange habilement le film de possession avec pour double ambition d’exorciser les crispations d’une famille disloquée et d’appréhender l’expérience du deuil à travers les yeux d’une jeune fille. La cinéaste pose sa caméra dans le village de Trás-os-Montes, dans le nord du Portugal, après y avoir déjà signé plusieurs courts-métrages (Sol Branco et Campo de Viboras).

Salomé, incarnée par une jeune actrice déconcertante, Lua Michel (la fille de la réalisatrice, qui jouait dans son précédent court-métrage réalisé en temps de confinement, Tchau Tchau, déjà habité par cette question du deuil et qui peut être envisagé rétrospectivement comme un préambule à ce long-métrage), y passe un été ordinaire jusqu’à ce que sa grand-mère maternelle (Ester Catalão) décède subitement.

Un cinéma ibérique florissant

©Tandem Films

Remarqué à Cannes l’an dernier lors de la Semaine de la Critique, Alma Viva confirme à son tour le bon état de forme du cinéma ibérique, à l’image des films de Tiago Guedes (Traces), Jonas Trueba (Venez voir) ou Rodrigo Sorogoyen (As Bestas, récompensé lors des derniers César). Mais le premier long-métrage de Cristèle Alves Meira souligne avant tout ce trait commun entre de jeunes réalisatrices qui, chacune avec leurs prismes (des acteurs majoritairement non professionnels, un cadre sensiblement autobiographique, une approche frontale et documentaire, un attrait pour le folklore et les traditions locales), ont cherché à filmer d’autres territoires, d’autres visages, interrogeant les notions d’appartenance et de transmission à travers un naturalisme décomplexé.

On songe assez inévitablement à Elena Lopez Riera (El Agua, sorti en mars dernier), Clara Roquet (Libertad) et peut-être avant tout à Clara Simon, réalisatrice catalane ayant remporté l’Ours d’or à Berlin l’année dernière pour Nos soleils et dont les films se situent toujours à cette lisière de la fiction et du documentaire – avec un matériau autobiographique et familial comme matrice. Son premier film, Été 93 (2017), optait lui aussi pour le point de vue d’une jeune fille traversant l’expérience intime du deuil.

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Sacrées sorcières

Comme le suggère le tout premier plan du film – l’oeil indiscret de Salomé sur une veillée mortuaire, au cours de laquelle la vieille femme charge sa petite fille d’allumer quelques cigarettes pour apaiser l’esprit du défunt – Alma Viva plonge d’emblée dans un espace de cohabitation entre les vivants et les morts, entre réalisme et onirisme. Le décès inattendu de la grand-mère occupera tout le film, sa dépouille patientant sagement au cœur de la maison familiale tandis que ses enfants éplorés, noyés par le chagrin, finiront par régler leurs comptes autour du corps de leur aïeule.

La réalisatrice détaille alors méticuleusement les coutumes locales qui suivent le décès – les rites, les chants, les superstitions, les derniers hommages rendus, etc. –, tout en prenant soin de rester dans le point de vue de Salomé. S’ensuivent les séquences naturalistes percées peu à peu par l’impression fugace d’une inquiétante étrangeté, à l’instar de scènes de nuit particulièrement bien éclairées et nimbées de ce mystère.  

©Tandem Films

Salomé, happée par le vertige de la mort, semble quant à elle possédée par l’esprit agité de cette dernière. Sans prendre le risque de basculer totalement dans le film de genre, la cinéaste s’offre une poignée d’images saisissantes : devant un miroir, la vision terrifiante du corps de Salomé flanqué du visage de cette femme que le village considérait comme une bruxa, une sorcière (une vision à faire pâlir les hérauts de l’elevated horror) ; ou la jeune fille errant dans le village en âme vengeresse ou bien s’allongeant silencieusement au fond d’un trou – dans le cas présent, la future piscine de l’oncle Joaquim (Arthur Brigas), fraîchement débarqué de l’Hexagone dans sa berline flambant neuve – tel un corps prêt à être enseveli…

Possession

La réalisatrice met tout de même sa propre fille en terre à l’écran, ce qui en soi n’est déjà pas une mince affaire : un geste cinématographique qui dégage pourtant une certaine assurance, à la mesure d’une réalisatrice ayant travaillé de film en film ces thématiques – l’expérience de la mort et du deuil, ce que les vivants apportent aux morts et réciproquement.

La petite fille semble donc possédée par l’esprit de cette grand-mère contre laquelle certains habitants, rancuniers et superstitieux, nourrissaient visiblement un certain ressentiment, et ce jusqu’à sa disparition. Dans le village, ces derniers reconnaissent l’acte du Diable. Les insultes fusent. Mère, tante et oncles s’écharpent sur la dépouille de leur mère. L’air de rien, Salomé s’émancipe, imprégnée d’un savoir mystique matriarcal nourri d’un certain mysticisme, tandis que rebondit sur elle un machisme latent. « Tôt ou tard, toute femme indépendante se fait traiter de sorcière », souffle justement son oncle aveugle (incarné par Duarte Pina, vu dans Invisible Héros, court-métrage de la réalisatrice présenté à Cannes en 2019).

C’est finalement sous les jets de pierres que Salomé et sa famille, en dépit des incendies qui encerclent le village – on ressent ainsi, aux abords de cette petite commune investie en long et en large par le regard de la réalisatrice, la part tragiquement actuelle du naturalisme que le film charrie –, trouveront la force de porter leur morte en terre. Et peut-être, in fine, de conjurer le sort.  

Alma Viva, de Cristèle Alves Meira, 1h28, avec Lua Michel, Ana Padrao, Jacqueline Corado, Duarte Pina, en salle le 12 avril 2023.

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Article rédigé par
Félix Tardieu
Félix Tardieu
Journaliste