Alors que le festival Garorock s’apprête à célébrer sa trentième édition avec une affiche monumentale, rencontre avec son fondateur, Ludovic Larbodie. Portrait d’un passionné qui a fait de la fête un projet de transmission et de territoire.
Introduction
Avant la musique, il y a eu le ballon. Sept ans de rugby, dix ans de football. Quand on cherche d’où vient l’instinct de Ludovic Larbodie pour les grandes mêlées heureuses, il faut peut-être commencer par là, dans ces vestiaires du Sud-Ouest où l’on apprend tôt qu’un collectif vaut toujours mieux qu’une somme d’individus. Car le fondateur de Garorock est ce genre de personne qui fédère – jusqu’à réunir Toulousains et Bordelais, malgré leur rivalité historique. « Je ne suis ni Bordelais, ni Toulousain ; je suis un enfant de la Garonne », résume-t-il avec un petit sourire en coin. Et c’est ce « lien indéfectible » avec ce territoire qui l’a poussé à créer un festival en son honneur.
La musique en intraveineuse
Rien, pourtant, ne le prédestinait aux décibels des grandes scènes. Fils de producteurs de vins girondins, il suit d’abord un cursus classique en viti-œnologie, puis en commerce des vins et spiritueux à Bordeaux. Ses parents refusent alors de le voir s’égarer dans l’industrie musicale. C’était sans compter une obsession d’enfance : « Depuis que je suis gamin, je suis passionné par la musique. Quand mes parents allaient faire les courses, je les accompagnais dans les supermarchés pour écouter des vinyles », confie-t-il avec un regard malicieux.
Au début des années 1990, il commet son premier acte de rébellion artistique en consacrant son mémoire de fin d’études au développement du patrimoine viticole par le biais de la musique et de l’événementiel. En 1992, son premier mécène le repère, l’embauche pour les vendanges et finance ses premiers concerts. Ludovic Labordie sera un temps responsable de chai, mais le virus du spectacle vivant est le plus fort : en 1994, il bascule définitivement du côté des professionnels.
Ses propres goûts racontent la même histoire de décloisonnement. Élevé au punk-rock des Clash et au reggae de Toots, il a vu poindre les Beastie Boys, Public Enemy, puis la révolution électronique de Laurent Garnier. Quand on cherche à le coincer sur le terrain de ses plaisirs coupables, il balaie ce concept d’un revers de la main : il assume tout ce qu’il écoute, sans aucun snobisme.
L’esprit de Glastonbury dans le Lot-et-Garonne
Fort du succès de son festival de L’Entre-deux-Mers où il fait (notamment) jouer NTM, Ludovic Labordie est sollicité en 1996 par la mairie de Marmande pour secouer la ville. Il propose alors ce concept qu’il avait déjà imaginé lorsqu’il était étudiant : allier la Garonne et le rock. La première édition attire 3 000 curieux, à une époque où le genre n’est pas encore démocratisé. Trente ans plus tard, la structure associative et l’esprit de bande restent les mêmes. « J’ai toujours voulu vivre de ma passion, que la vie soit cool malgré le stress. J’en suis fier, parce qu’aujourd’hui, mon entreprise a plus de 30 ans et c’est toujours la même société, la même association. »
Et pour bâtir son projet, Ludovic Labordie s’est inspiré d’un choc fondateur survenu à l’âge de 19 ans, lorsqu’il dirigeait une agence de voyages culturels : la découverte du festival de Glastonbury. Il en retient le refus des grands concerts urbains impersonnels où l’on consomme de la musique avant de rentrer chez soi. À Marmande, il façonne une bulle de bonheur, un cocon de verdure préservé des voitures. « C’est une île. T’arrives, tu traverses des ponts et tu es dans l’ambiance. Tout est simple, tu navigues facilement. Pendant trois à quatre jours, tu te fais des potes, tu rencontres des gens de tous les horizons, et tu ne repars jamais seul. »
Artisan de bonheur
Le camping y devient un événement à part entière, une utopie éphémère et bienveillante contre le racisme et le sexisme. En tant que Toulousaine, j’ai grandi avec cette grande fête que représente Garorock comme un horizon. On économisait au lycée, on guettait les affiches, on faisait des plans camping à six dans une tente. Le festival a toujours eu, pour les gamins du Sud-Ouest, ce statut un peu particulier de rendez-vous mythique à portée de TER. Trente ans plus tard, son fondateur en parle encore avec la même fièvre que s’il préparait sa première édition.
À l’évocation de ces souvenirs, l’homme aux 1 000 vies sourit : « Mon kiff, c’est de rendre les gens heureux. Ludovic, c’est ludo, c’est l’amusement. Je ne fais pas un concert pour faire du pognon, je crée des événements pour faire rêver les gens du Sud-Ouest et donner ce plaisir que j’aurais aimé avoir quand j’étais jeune. »
Un dénicheur de pépites
Cette éthique se traduit aussi dans sa gestion de la programmation. Travaillant en bonne intelligence avec les festivals de la région (Musicalarue, SunSka Festival, Freemusic…) pour ne pas jouer les mastodontes, il cherche l’équilibre entre les têtes d’affiche massives (Gims, Bigflo & Oli, Disiz, Timmy Trumpet, Kaytranada, Major Lazer, PLK, Theodora, Tom Odell, Mosimann…) et les paris de l’ombre.
Sa plus grande fierté, c’est de voir ces artistes programmés en tout début de journée sur les petites scènes de Garorock conquérir ensuite les Zéniths et les plus grandes salles de France, à l’image d’Aya Nakamura, Angèle ou encore Shaka Ponk. « On fait à peu près 100 offres pour en avoir 20 qui fonctionnent à l’international. Notre rôle, c’est aussi d’aller chercher les nouveautés de demain », confie celui dont le cœur bat encore au souvenir des concerts d’alt-J, Fred Again, Cypress Hill, The Specials, Sum 41, Green Day ou encore Public Enemy.
À l’aube de la soixantaine, cet hyperactif aux 100 projets a sanctuarisé son existence pour ne pas se faire dévorer par l’industrie. Sa règle de vie est mathématique, presque contractuelle : trois semaines de rush professionnel suivies d’une semaine entière accordée à ses trois enfants. « Je leur consacre 12 semaines par an. C’est la règle. » Une hygiène de vie indispensable pour un homme qui, depuis 30 ans, maintient allumée la plus belle des clairières festives du Sud-Ouest.
La billetterie pour l’édition 2026 de Garorock (qui se tiendra du 25 au 28 juin à Marmande) est à retrouver en suivant ce lien.