Critique

La femme révélée, sur la plaque photosensible de Gaëlle Nohant

21 février 2020
Par Sébastien Thomas-Calleja
La femme révélée, sur la plaque photosensible de Gaëlle Nohant

Gaëlle Nohant expose les instants volés d’une photographe passionnée fuyant le Chicago d’après-guerre dans la poudre des émeutes raciales pour se réfugier dans l’atmosphère d’un Paris populaire et enfumé des clubs de jazz. La femme révélée : le destin d’une femme indignée et son combat pour la liberté.

La-femme-reveleeUne femme traquée

Lorsqu’on retrouve Violet Lee dans une chambre d’un hôtel miteux de Paris, c’est une femme qui fuit son passé. Dans ses bagages, quelques bijoux cachés dans le double fond d’une valise, afin de lui assurer un peu d’argent : un trésor de guerre dont elle sera rapidement dilapidée. Quelqu’un l’a retrouvée et compte bien entraver son exil forcé. 

Son départ a dû se faire dans la rapidité : quelques effets personnels suffiront à remplir son paquetage sans oublier son Rolleiflex, un appareil photo automatique dont elle ne se départit jamais, sa seule façon de s’exprimer, toujours « à la recherche d’un visage singulier, d’une scène à capturer sur le vif ».  

Elle fige des instants volés « fascinée par ce que je ne connais pas et que j’ai envie de comprendre ». La photo est le prolongement de son œil pour « retenir ce qui va mourir » et emporter quelques « parcelles de vérité ». 

Car Violet cache un secret : son identité, qu’elle a dû masquer pour mieux disparaître et une image toujours sur elle, son fils Tim qu’elle a dû abandonner, son « secret brûlant ».

Une femme exaltée

Réfugiée dans une maison pour femmes seules, Eliza Bergman, de son vrai nom, se reconstruit, entre mélancolie et résilience. Paris la protège, la rassure, et le peuple qu’elle photographie n’en apparaît que plus authentique. Femmes guerrières, femmes prostituées sous leur maquillage de guerre, Violet/Eliza déniche les failles de tout à chacun : « la probité et la vertu sont une façade derrière laquelle s’affaire les ombres ». 

Elle rencontre des hommes aussi, et la passion surtout, nous délivrant peu à peu des bribes de son passé maudit : « je cherchais la ligne de fuite, celle qui délivrait le sens caché de la composition, l’ironie sous-jacente ». Elle découvre la « dimension tragique » de la vie, « cette part vulnérable qu’elle protégeait farouchement, elle qui savait la cruauté des hommes ». 

« Déroutante et insaisissable », le personnage charismatique de Gaëlle Nohant prend de l’ampleur dans sa sensibilité, protégée derrière les fumées des clubs de jazz qui fleurissent dans les caves de Saint-Germain-des-Prés, « ces caves où les corps se consument dans la fièvre d’un orchestre ». Les années passant, elle devient une femme « emportée, balayée par le vent », comme dans cette chanson de Bob Dylan, « Blowin’ In The Wind », toujours en quête de liberté. 

La femme révélée

Son écriture poétique nous transporte et le rythme du récit nous lie au sort de Violet. Femme d’honneur, elle a préféré tout perdre que de jeter le voile sur ses convictions. La justice sociale fait partie de son ADN, et ce n’est pas la richesse du mari qu’elle a fui, gentleman bon teint le jour et marchand de sommeil la nuit qui lui fera changer d’avis. C’est alors un Chicago méconnu que l’on découvre sur sa pellicule : l’image d’une ville bourgeoise gangrenée par les inégalités ethniques, avec ceux qui les subissent et ceux qui en profitent. Eliza refusera cette vie de rentière assise sur un butin d’esclaves. Elle ne sera pas la « complice d’un homme qui perdait son âme et spéculait sur les inégalités raciales, conforté par l’hypocrisie et la bonne conscience de la ville ».  

La photo lui permet de « choisir son camp », et d’exprimer sa rage devant les injustices. C’est un voyage entre une Amérique raciste et une France qui n’est pas en reste : « Les Maghrébins étaient les Noirs des Français. Je m’interroge sur le besoin qu’ont les hommes de se fabriquer des inférieurs, sous toutes les latitudes. » 

Nous sommes déjà en 1968, et l’assassinat de Martin Luther King risque bien encore de tout empirer. Gaëlle Nohant d’une plume claire et acérée n’aura de cesse de chercher l’humanité en chacun de ses personnages. Grâce au regard de sa photographe, son instinct, elle révèle une fresque pleine d’espoir pour la liberté, comme dans We Shall Overcome, cet hymne repris par Joan Baez. Un superbe portrait de femme libre et fière d’être fidèle à elle-même. 

Parution le 2 janvier 2020 

Photo d’illustration © congerdesign sur Pixabay 

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Article rédigé par
Sébastien Thomas-Calleja
Sébastien Thomas-Calleja
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