Critique

Pour Luky d’Aurélien Delsaux, une adolescence populaire

19 janvier 2020
Par Sébastien Thomas-Calleja
Pour Luky d’Aurélien Delsaux, une adolescence populaire

Luky, Abdoul et Diego, trois ados d’une cité excentrée d’Isère, entre montagne et plaine, trois amis plus tout à fait des enfants, pas encore des adultes, entre collège et lycée, entre rêve et réalité, espérances et désillusions.

La mort de l’enfance Pour-Luky

Sa première rencontre avec la mort, c’est celle de son grand-père qui s’éteint le jour de ses dix ans. Un événement qui marquera l’enfant pour longtemps. Est-il malade, drogué, «  chelou  » ou « p’t-être un prophète », depuis lors, il entend des voix. Son aïeul lui parle encore à quinze ans, lorsqu’il se confie cet été-là à ses deux amis. 

Son Pépé, c’était quelqu’un : un paysan qui regardait les tournesols pour connaître la météo et « les changements atmosphériques des cœurs vivants qui l’entourent ». 

« Ça remonte tout seul, ça raconte en lui » : les souvenirs d’enfance, les fleurs du jardin, le goût des fraises des bois, « le goût de la mort, le goût de la mélancolie ». Un temps perdu où on parle aux animaux, où les poules pondent des œufs et les lapins fournissent « viande et douceur ». Ce temps-là, « c’est qu’à lui », son histoire de futur homme. 

« Pépé c’était peut-être pas quelqu’un, comme ils disent — mais c’était quelque chose quand même. Une force de la nature, reconnaissait Mother. Une vraie bourrique, disait tonton Guy. Un vrai con, disait tonton Jean. Un gros taré, disaient les cousins-cousines. Un gueulard, un qui se laissait pas faire, qui disait quand il était pas content. Qu’était jamais content. » 

Le portrait d’une France populaire 

Quatre immeubles de quatre étages posés au sortir de Saint-Roch qui attendent une réhabilitation qui ne viendra jamais. Construits il y a 30 ans pour la classe moyenne, aujourd’hui occupés par les pauvres : « les cas sociaux, les hors-jeu, les pas de chance et les déglingués ». Dans la cité des Renards, « y a toujours un barbu qui traîne » quand Luky, Abdoul et Diego « crament » sur le banc devant le toboggan où Malik, le petit frère d’Abdoul brûlent ses mollets, pendant que les voix des mères résonnent sur les murs des bâtiments.  

«  Y a trente ans, quand ça a été construit, paraît qu’y avait que des profs. C’était tout moderne. C’était pour la classe moyenne. C’était le top. Aujourd’hui y a des Noirs, du Kurde, du Macédonien, du Rom, de l’Arabe, du Russe et les Blancs italiens portugais roumains, et aussi une handicapée. Ici c’est les pauvres. Les cas sociaux, les hors-jeu, les pas de chance et les déglingués. Un nid à miséreux. » 

Le bourg est loin et à part aller à l’animalerie « pour ne pas s’emmerder », les enterrements sont la plus grosse animation, quand la journée n’est pas ponctuée par un contrôle de la gendarmerie, surtout pour Diego et Abdoul, Luky jamais… mais ça occupe tout le monde.  

Pas de mob, même pas de vélo, la piscine est trop chère, alors on regarde les filles et on invente les mêmes mensonges de gloire fantasmée. À l’approche de leur entrée en seconde, les questions d’avenir professionnel deviennent des injonctions : que faire ? « Ils ont rien envie », puisque rien ne leur possible, à part rêver de passer « une année parmi les étoiles ». 

Tendre et émouvant, Aurélien Delsaux nous offre avec Pour Luky, le portrait malicieux d’une adolescence d’aujourd’hui. Après les remarqués Madame Diogène et Sangliers, l’auteur isérois nous parle de personnages qu’il connaît bien après avoir exercé dans des établissements de l’enseignement secondaire. Rafraichissant et radieux ce roman attachant nous parlant d’amitié et de diversité, ne pouvait être mieux décrit que par les mots de Nicolas Mathieu, prix Goncourt 2018 : 

« Les vies sous-jacentes, celles qui passent sous les radars, les mineures, les nouvelles, le roman doit les dire, c’est sa raison d’être. Et pour cela, tenter d’inventer chaque fois une langue qui le pourra. Voilà ce que fait Delsaux, vite, fort, il invente une langue qui est comme un couteau papillon, qui se plie et se replie sans cesse, virevolte et blesse pour finir. » 

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Article rédigé par
Sébastien Thomas-Calleja
Sébastien Thomas-Calleja
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