Critique

Monique s’évade d’Édouard Louis : le prix de la liberté

26 avril 2024
Par Thomas Louis
Édouard Louis est de retour en librairie en ce mois d'avril.
Édouard Louis est de retour en librairie en ce mois d'avril. ©Jean-François Robert (Modds)

Après Combats et métamorphoses d’une femme, Édouard Louis continue d’enrichir le portrait maternel avec Monique s’évade, le récit d’une fuite, d’une vengeance. D’une liberté.

On a découvert son nom avec En finir avec Eddy Bellegueule en 2014. Depuis, qu’il le veuille ou non, Édouard Louis n’a eu de cesse d’incarner la figure du « transfuge de classe », ainsi qu’une certaine image de la littérature. Son champ artistique est évidemment plus large, plus riche que cela, mais l’auteur ne pourra aller contre l’image d’un écrivain qui prend la violence sociale à bras le corps dans ses livres. Certains pourraient voir dans Monique s’évade (Seuil) la suite non officielle de Combats et métamorphoses d’une femme (2021), lui-même suivi par Changer : méthode.

Et si les deux titres ont été publiés la même année, 2023 est également ce moment où un autre texte devait voir le jour : L’Effondrement, dont la publication a, de toute évidence, été reportée. Aujourd’hui, c’est d’abord de Monique dont il est question.

Après Combats et métamorphoses d’une femme et Changer : méthode, Édouard Louis revient en librairie avec Monique s’évade.©Seuil

Le prix de la liberté

Monique, c’est le « Elle » qui commence le livre. « Elle » dont, dès les premières phrases, on sait qu’il s’agit de la mère de l’auteur. Bien sûr, il y a le titre, probablement inspiré par le livre d’Hélène Cixous, Ève s’évade (2009), puisque ce dernier figure en exergue. Mais « Monique » représente nécessairement plus que cela.

On le comprend lorsque l’auteur révèle son intention de départ : annoter le livre de sommes d’argent, à la manière d’un document comptable. Sur les traces de Virginia Woolf, qui avait compris « que la liberté a un prix », cette même liberté implique d’avoir une chambre à soi. Et si l’idée a été abandonnée par Édouard Louis, « Monique » reste le symbole d’une vie qui compte. 

« La violence que vivait ma mère avait l’odeur des grottes et des cavernes de la préhistoire, l’odeur de la violence millénaire. »

Édouard Louis
Monique s’évade

Une vie, oui, un moment de vie raconté sur le papier par un fils – c’est important. Monique est en danger, Monique est menacée par un homme, Monique doit partir. Et si Édouard Louis précise que la violence est partout, on ne peut s’empêcher de voir ici une façon de se reconnecter à ce lien que l’on appelle communément la famille.  

Le corps social

Alors que le fils est à Athènes pour des raisons professionnelles, c’est lui qui gère de A à Z la fuite de sa mère du domicile conjugal. Un domicile dont elle partira avec « un sac à dos, un minuscule sac facile à transporter, et son chien ». Et un corps qui semble pouvoir se libérer. Car de la même manière qu’il boit, qu’il pleure, qu’il frappe, qu’il est frappé, le corps – Édouard Louis nous le rappelle – est avant tout un corps social, conditionné par un système. On comprend alors que Monique est une fuite, Monique est une lutte, mais Monique est l’arbre qui cache la forêt. Derrière Monique, 1 000 autres mères attendent. 

Dans cette perspective, avec tout le talent de nuance que l’on peut lui connaître, Édouard Louis essaie de comprendre l’homme violent avec qui sa mère est restée. Il ne cherche pas à l’excuser, il veut décortiquer ce corps qui articule la vie de couple, la domination. Pour l’auteur, cet homme « n’est ni le coupable, ni le responsable ». Il est « le corps conducteur d’une violence qui le dépassait »

« J’ai vu toute ma vie et surtout dans notre famille des hommes qui frappaient des femmes, et je ne veux pas que ça t’arrive, je lui disais (…) »

Édouard Louis
Monique s’évade

Et si c’était la violence qui, au fond, dominait le monde ? La mémoire de l’enfance a, pour le fils, un vrai rôle libératoire : si sa mère est aujourd’hui en proie à ces gestes, sa violence, à elle, a également existé. Voilà. La violence est partout. Et Édouard Louis a des choses à en dire. 

Est-ce pour cette raison que stylistiquement, Monique s’évade se compose de phrases plus longues qu’à l’accoutumée, comme si une course contre la montre se mettait en place ? Est-ce pour cette raison que l’on retrouve étrangement beaucoup de dialogues, comme s’il fallait rendre compte d’une immédiateté ?  

« Je peux rester avec toi en ligne toute la nuit si tu veux. »

Édouard Louis
Monique s’évade

Une mère, un fils

Les dialogues, eux, sont des illustrations directes d’une relation entre une mère et son fils. Deux personnes, deux personnages, dont on sent qu’ils ne sont pas si proches d’habitude. La souffrance serait-elle un prétexte pour se parler ? Cette étrange chose que l’on nomme « famille » les lierait-elle pour toujours ?

On sent parfois que c’est comme si le fils s’adressait directement à sa mère. Comme s’il en avait envie, en tout cas. En avançant masqué. Au téléphone, il a peur que le récit de sa mère soit plus grave qu’elle ne le dit. Il a peur qu’elle ne minimise son sort.

À partir de
18€
En stock
Acheter sur Fnac.com

Mais elle part, tout de même : quelque chose de grave est en train de se produire. Une forme d’amour désintéressé se met en place, alors qu’à distance, le fils fait tout pour aider la mère en faisant appel à son ami « Didier ». Mieux, pire : tout ceci prend une nouvelle dimension lorsqu’il reprend contact avec sa sœur, absente des radars depuis des années. Oui, quelque chose est en train de se produire. Quelque chose de grave.

La honte

Monique s’évade raconte aussi la honte d’un fils qui se sent coupable de n’avoir rien vu, rien mis en place pour voir. La honte de ne pas se souvenir, de sélectionner ce dont il souhaite se remémorer. À travers cette « connexion » internet depuis la Grèce, Édouard Louis prend aussi conscience de cet éternel système dominé par les hommes, où les choses sont ainsi faites. Nul doute qu’il en avait déjà conscience. Dans le cas de « Monique », qui n’a ni permis ni formation, on réalise qu’une peut être dominée par les autres.

« Si la liberté n’est pas une revanche, alors elle n’est pas une liberté, voilà ce que je crois. »

Édouard Louis
Monique s’évade

Comme un juste retour des choses, l’argent que le fils gagne va servir à aider sa mère. Mais, dans un cas de figure comme celui d’Édouard Louis – dont le parcours est d’ailleurs mis en images dans le récent documentaire Édouard Louis, ou la transformation (2023) de François Caillat –, il se demande pourquoi il veut autant l’aider. Quitte à en devenir paternaliste, à inverser les rapports, à ne plus s’identifier « en réaction » à elle, mais « pour » elle.

Peut-être parce qu’ils ont le sentiment de revanche en commun. Peut-être parce que ce combat, cette nouvelle métamorphose, c’est la leur. 

Bande-annonce du documentaire Édouard Louis ou la transformation de François Caillat.

Et puis, il y a Hambourg, le théâtre, Falk Richter et la mise en scène de la vie de sa mère. L’histoire, oui, d’une revanche. Dans la dernière partie du livre, une scène émouvante met en lumière des thèmes forts présents en filigrane depuis En finir avec Eddy Bellegueule ou Histoire de la violence (2016) : l’identité, la réappropriation de soi par la culture, et le récit d’une femme « contre » qui on écrit, puis « pour qui » on raconte, avant d’écrire « avec » elle. Jusqu’à aller la voir, enfin, sur scène. Et cette phrase déchirante qui incarne à elle seule tout ce que l’on vient de lire : « Ah bon ? Je suis importante ? » Plus que ça, encore.  

Monique s’évade, d’Édouard Louis, Seuil, 180 p., 18 €, depuis le 26 avril 2024 en librairie. 

À lire aussi

Article rédigé par