Entretien

Interview de Bret Easton Ellis, invité d’honneur du Salon Fnac Livres 2019

20 mai 2019
Par Pauline1

Dix ans après Suite(s) impériale(s), Bret Easton Ellis publie un nouveau livre, un essai qui dresse le portrait à charge d’une Amérique jugée consensuelle et d’une époque hypersensible. Politiquement incorrect, souvent drôle, parfois borderline, White remet sur le devant de la scène l’un des écrivains américains les plus importants de son époque. Rencontre avec Bret Easton Ellis, sur le ton de l’humour et de l’irrévérence.

[EDIT] Bret Easton Ellis sera l’invité d’honneur, et d’exception, de la 4e édition du Salon Fnac Livres. L’événement, gratuit et ouvert à tous, aura lieu à la Halle des Blancs Manteaux (Paris, 4e) du vendredi 20 au dimanche 22 septembre 2019. Au programme : rencontres littéraires, dédicaces et ateliers, pour toute la famille. 

Cette interview a été réalisée dans le cadre de la rencontre de Bret Easton Ellis avec ses lecteurs, organisée par la Fnac et les éditions Robert Laffont au théâtre de l’Œuvre à Paris, le 4 mai 2019.

White

White« la liberté d’être politiquement incorrect et infâme »


Si on attendait un nouveau roman de Bret Easton Ellis, c’est avec un essai que le célèbre auteur américain revient sur le devant de la scène dix après son dernier livre, Suite(s) impériale(s). Inspiré de sa série de podcasts sur le monde contemporain occidental, White (dont le titre original était White Male Privileged) se lit cependant comme une fiction ; le style de l’auteur et sa maîtrise du genre romanesque y sont magnifiés. Construit autour de flashbacks sur son enfance et sur l’écriture de ses plus célèbres romans, White zigzague entre les sujets, du règne de la pensée unique sur les réseaux sociaux au traitement médiatique de l’élection de Donald Trump, du culte de la victimisation qui caractérise selon l’auteur la génération des Millenials à la nécessaire neutralité de l’écrivain. Avec un art de la digression certain, l’auteur calque le rythme d’une société du zapping et de l’urgence. White est un plaidoyer en faveur de l’art pur et de la liberté d’expression, contre la prudence tiède et le politiquement correct. Que l’on soit d’accord avec l’écrivain importe peu, l’ouvrage questionne le monde actuel et interroge notre propension à entendre les différences et les discours dissidents. À l’image de ces deux écrivaines préférées, Joan Didion et Pauline Kael, Bret Easton Ellis est un grand chroniqueur de l’Amérique.

Interview de Bret Easton Ellis : « Le livre veut être écrit et il me parle. Je sais que ça paraît dingue, mais c’est vrai. »

Votre nouveau livre, White, paraît une décennie après Suite(s) impériale(s). Vous expliquez avoir d’abord commencé l’écriture d’un roman en 2013, mais White n’est pas un roman. Pourquoi avoir choisi la voie de la non-fiction ?

Bret Easton Ellis : Ce n’est pas vraiment une décision, je me suis rendu compte que le livre décidait lui-même d’être écrit, c’est le cas pour tous mes romans. Le livre veut être écrit et il me parle. Je sais que ça semble fou, mais c’est vrai. Ces trois ou quatre dernières années, j’ai tenu un podcast, et dans ce podcast je parle de plusieurs événements qui se sont produits dans le monde culturel aux États-Unis, mais aussi, je pense, en France et au Royaume-Uni. Mon éditeur m’a demandé alors si je pensais écrire un livre de non-fiction. On en a discuté et on s’est dit que ces podcasts pouvaient constituer un bon livre de non-fiction. J’étais prêt à le faire, j’ai senti que j’étais prêt à parler de ces choses-là, à les coucher sur le papier. Il me semblait que c’était le bon moment, plus que pour un roman.

« La nouvelle génération ne veut pas être dérangée, alors que devient l’art ? »

Dans ce livre, le sujet principal est la transition, le passage d’une culture analogique à une culture numérique, comment avez-vous abordé cette transition ? Et qu’est-ce que cela a changé dans votre rapport à l’écriture ?

Ce n’était pas aussi stressant que ce que je pensais. C’était graduel, ce n’était pas soudain. Le passage de l’analogique au numérique ne s’est pas fait en une nuit. Nous étions tous préparés. Mais je suis certainement différent de mon partenaire qui a baigné dans la culture digitale depuis toujours. Il ne se souvient pas de la sensation tactile de la culture analogique, du celluloïd, du vinyle, du fait que l’on ne pouvait pas tout trouver sur un écran. Même si je dois admettre que le confort de tout avoir à notre portée est génial, cela donne l’impression que les choses sont à usage unique. Les choses ne semblent pas réelles. Par exemple, acheter des chaussures en ligne : je crois que l’idée d’aller dans un magasin de chaussures, de parler au vendeur, d’essayer une paire de chaussures me manque. Cette simple interaction quotidienne avec les autres est presque complètement anéantie. On peut avoir tout ce qu’on veut sans jamais rencontrer qui que ce soit. Je suis un peu nostalgique de ça, mais je dois rester réaliste, nous sommes en 2019, c’est comme cela que nous vivons aujourd’hui. Je mentirais cependant si je disais que je n’étais pas un peu attaché à cette ère.

L’un des temps forts de votre livre, c’est lorsque vous décrivez cette nouvelle génération, les Millenials, que vous assimilez avec humour à une « génération de chochottes », élevée dans le culte de la victime. Quel danger trouvez-vous dans le fait de se victimiser, de se définir en tant que telle ?

Je n’écrirai plus jamais sur la génération chochotte ! Je l’ai fait, j’ai compris : vous êtes trop nombreux, vous êtes une armée de chochottes, et je ne me battrai plus contre vous désormais (rires). Je vis avec l’un d’entre eux depuis dix ans. Au début, j’étais stupéfait de voir toutes les choses qui le blessaient… Je lui disais : « Vraiment ? Ça te met en colère ? » ou « Tu crois vraiment à ça ? » et c’est devenu une blague entre nous. J’ai écrit à quelques reprises sur ces généralités, sur les différences entre ma génération et la sienne. Je trouvais ça très drôle. Je fais toutefois preuve de compassion, car je vis avec lui, et je me mets à sa place tout le temps. Je sais que l’économie est terrible pour sa génération, il est difficile de trouver un travail, il faut rembourser les dettes contractées pendant ses études, il y a ce président qu’il hait, deux guerres, des fusillades dans les écoles tous les deux jours… Beaucoup d’éléments expliquent le fait que les gens sont aujourd’hui facilement contrariés et irrités. Cependant, je n’ai jamais été aussi critique envers cette génération que je ne l’ai été envers la mienne. Dans Moins que zéro, dans American Psycho, j’ai été très virulent dans la critique de ma génération : j’ai dénoncé son matérialisme, sa superficialité, son obsession pour l’argent… Tous les aspects de la génération X. Je me plains de ces générations, mais je suis aussi compatissant. Ça me semble normal, ça me semble une bonne manière d’appréhender les autres.

« On peut se perdre derrière le masque que l’on revêt sur les réseaux sociaux. »

Vous décrivez dans ce livre une société où les individus se fictionnalisent, s’inventent des avatars numériques, se magnifient, lissent les aspérités. Il y a une mise en fiction permanente de soi. Est-ce que c’est cette fictionnalisation du réel, sur les réseaux sociaux notamment, qui vous pousse à faire un pas de côté par rapport au roman, et à annoncer l’obsolescence du genre au XXIe siècle ?

C’est très juste cette idée. Pour certaines raisons, je voulais être plus transparent, plus que le personnage que je suis – que nous sommes tous – sur les réseaux sociaux : un avatar, une attitude, cette manière de présenter une idée de soi-même. Tout ceci nous transforme à un certain degré en acteur. Certains sont plus atteints que d’autres, certains sont plus conscients de cela, mais je pense vraiment que l’on peut se perdre derrière le masque que l’on revêt sur les réseaux sociaux. On fait cela parce que l’on veut être apprécié, être suivi, être approuvé d’une certaine manière. Je ne sais pas où cela mène… Est-ce que c’est satisfaisant ? Est-ce qu’on finit par être heureux ? Ou est-ce une quête sans fin pour toujours plus de followers et de likes ? Mais je n’avais jamais pensé à cela auparavant, au fait qu’à la place d’un roman, qui est une sorte de masque, une performance, j’ai écrit une non-fiction en réaction à tout cela, non-fiction dans laquelle je ne peux pas me cacher autant que dans mes fictions. Je me mets vraiment en danger par rapport à certaines opinions… Beaucoup de gens ne les partagent pas et je sais qu’il y aura un retour de flammes, des critiques. Je sentais juste que c’était le bon moment pour moi de finir ce livre, et je pense que c’est relié à ce que vous dites.

Par rapport à cette nécessité d’être neutre, « plus transparent » dans l’écriture de son époque, vous citez Joan Didion pour sa capacité d’observation extrêmement aigüe, et le titre de votre livre, White, peut faire référence au White Album de Joan Didion. En quoi ce livre vous a-t-il influencé ?

C’est pour moi le livre le plus important, la meilleure collection d’essais que je connaisse. Il contient mes essais favoris, ceux qui ont eu une énorme influence sur moi quand j’étais adolescent. Je crois que ce livre a été publié en 1979, j’avais 15 ou 16 ans quand il est sorti. White est véritablement un hommage à Joan Didion, mais je suis incapable de m’approcher un tant soit peu de sa manière d’écrire. Elle me donne cependant un but à atteindre. J’ai toujours aspiré à approcher sa manière d’observer le monde : neutre, mais avec un regard critique sans cesse aiguisé, sans laisser ses opinions devenir trop bruyantes. Joan Didion croit en une calme neutralité quand elle écrit sur les personnes. Elle se met à la place des autres, regarde les choses d’un angle différent et parvient à certaines conclusions. Mais elle maîtrise aussi très bien l’absurde : elle sait détecter l’ironie dans toutes les situations. Et elle a également beaucoup de style. La signification de son travail réside souvent dans le style. Toutes ces choses sont incroyablement importantes pour moi. Ce livre aurait dû lui être dédié. Elle m’a dédié un livre, j’aurais dû faire de même ! Je ne l’ai sûrement pas influencée, mais je crois qu’il se passait quelque chose à ce moment, elle voulait que je sois apprécié, c’était au moment d’American Psycho

« Je me mets vraiment en danger par rapport à certaines opinions… Beaucoup de gens ne les partagent pas et je sais qu’il y aura un retour de flammes. »

White est une ode à l’altérité, au politiquement incorrect, à la différence, à l’aspérité. Vous revendiquez « la liberté d’être politiquement incorrect et infâme », et vous décrivez ainsi votre rapport à l’art : « je voulais déranger et même endommagé par l’art ». Est-ce que la littérature doit déranger ?

Tous les arts sont perturbateurs. Et je pense que tous les arts devraient provoquer le changement, transformer les esprits. Les bons livres, les bonnes musiques, les films… Tout devrait aspirer à cela. Je constate que ce n’est plus le cas, je ne vois personne que cela intéresse. Je vois des gens qui cherchent à atteindre une quelconque « valeur aspirationnelle ». Ils veulent apprendre des choses, mais ne veulent pas être secoués, ni dérangés. C’est ça le problème ! La nouvelle génération ne veut pas être dérangée, alors que devient l’art ? Je me souviens que ma génération ne demandait que ça, de voir ses idées bouleversées, d’être secouée par une vision du monde différente. Je ne vois plus tout ça maintenant. Je vois tout le monde être très précautionneux, en quête d’aspiration et de bien-être, souhaitant que tout le monde se sente bien. Le bien-être est une forme d’art plus honnête que celle que ma génération recherchait. Je me souviens avoir lu un article écrit par un millenial sur le film Fatal Games, sorti en 1989 avec Winona Ryder et Christian Slater. Il était choqué, il ne pouvait pas croire à l’existence de ce film. Fatal Games se moque des agressions sexuelles, des fusillades dans les écoles, de l’homosexualité, de l’explosion d’une école… J’en ai parlé à des gens de mon âge pour qui ce film était très drôle, choquant, gênant… Mais c’est pour cela qu’il était populaire ! Là, nous en sommes à un point où certains films de John Hughes ne sont pas diffusés à la télévision, car ils contiennent un langage qui n’est pas politiquement correct. Il y a des jeunes qui s’appellent entre eux « fag » (tapette), des filles qui s’évanouissent en soirée et qui se réveillent en se demandant « est-ce que j’ai fricoté avec Anthony Michael Hall ? ». Le monde est très différent, et le contexte également… C’est une longue réponse pour une question simple : oui, l’art doit provoquer, il doit déranger ! Je ne vois plus assez ça. Bien sûr, j’aime aussi les spectacles, la beauté, et cela peut suffire pour un moment. Tout le monde n’a pas à faire la même chose.

Vous dites que l’idéologie prend souvent le pas sur l’esthétique, mais, pour provoquer les gens, il faut aussi mettre en avant des idées… Peut-il y avoir un équilibre dans une œuvre entre esthétique et idéologie ?

Il est possible de trouver un équilibre, mais je pense que le style résout l’idéologie. Il faut avoir un style. Sans le style, il n’y a rien. L’esthétique est nécessaire et vient en premier, ensuite on peut mettre l’idéologie. Je vois souvent maintenant des œuvres où l’idéologie est l’art. C’est ce qui a été mis en scène, et l’art est un peu secondaire, il a été réduit au silence et ne veut pas s’annoncer. Pour moi, ce n’est pas intéressant. Je pense qu’il y a des séries TV, des films qui trouvent le bon équilibre. Il y a cette série fantastique, Atlanta, avec Donald Glover, qui, je trouve, fusionne magiquement les deux. Il y a de l’idéologie, une réflexion sur la vie des Noirs, sur la difficulté de faire son chemin dans la musique quand on est une personne de couleur, c’est un procès sans fin. Pourtant, la série est une très belle œuvre d’art. Elle a été en grande partie réalisée par Hiro Murai, un réalisateur fantastique qui sait comment résoudre une série avec les images, les mouvements de caméra, les silences… Je ne pense pas qu’il y ait eu dans Atlanta un seul moment où j’ai vu l’idéologie surlignée et jetée au visage du spectateur. Tout cela se fait au travers des personnages, de leurs histoires, il n’y a pas de grand discours. Je trouve souvent que dans l’art queer, l’art féministe ou l’art noir, l’idéologie prend le pas sur le reste. Et c’est moins intéressant. L’un des films les plus intéressants que j’ai vu récemment était Call Me By Your Name de Luca Guadagnino, car c’est l’un des premiers films queer qui ne parle pas de victimisation. Ça ne parle de rien d’autre que de la perte de l’innocence, d’une histoire d’amour pendant un été entre un jeune homme et un homme plus âgé. C’est un film sur l’humeur, l’atmosphère, l’été, cette maison, l’Italie, et ces deux hommes qui se tournent autour. Ce n’est pas un film sur la haine, le harcèlement, la victimisation. C’est un film qui paraît très progressiste, car l’histoire d’amour est très classique : deux personnes se rencontrent, ils font l’amour, il y a du suspense et on sait que l’un d’entre eux va avoir le cœur brisé.

« Je vois souvent des œuvres où l’idéologie est l’art. Pour moi, ce n’est pas intéressant. »

Ce qui semble manquer au monde d’aujourd’hui, dans ce vous décrivez autour du règne des victimes, de l’outrage permanent, c’est un manque cruel de second degré. D’ailleurs, dans un passage de votre livre, vous comparez Donald Trump au personnage du Joker du film The Dark Knight, dont la devise est « why so serious ? » Trouvez-vous que l’on se prend un peu trop au sérieux aujourd’hui ?

Je ne sais pas si les gens se prennent trop au sérieux, mais ils se victimisent. Cette réaction généralisée à l’élection de Donald Trump est de l’auto-victimisation, une sorte de nihilisme libéral progressiste, alors que les choses ne sont pas si terribles que ça. Elles sont ainsi, c’est tout. On peut penser que c’est terrible que cette « chips orange » soit à la Maison Blanche, mais en réalité les choses ne sont pas si différentes que pendant l’ère Obama. Bien sûr, nous sommes d’accord sur le fait que certaines directives politiques ne sont pas bonnes… Mais ce qu’il faut faire, c’est chercher un candidat pour le remplacer, au lieu de plonger pendant quatre ans dans la dépression ! Dans White, je commente la réaction de certaines célébrités : certains se plaignent d’avoir perdu/pris du poids à cause du président, certains disent qu’ils ont perdu la tête à cause du président… On voit toutes ces stars craquer complètement (bien que, en ce qui les concerne, il y a sans doute un peu de mise en scène), mais j’ai constaté cela aussi pour des personnes de mon entourage. Pendant deux ans, jusqu’à l’été 2018, les gens ont complètement craqué à cause de Trump. Mon partenaire est l’un d’entre eux : je suis dans mon bureau, en train de travailler et ma télé est allumée, il rentre pour me demander ce que je veux pour le dîner, je lui dis qu’on peut aller faire les courses, mais là il voit Trump à l’écran et son visage se décompose… « Oh cette grosse merde ! », et il sort de mon bureau. « Todd, Todd ? Et le dîner alors ? », « Je ne veux plus parler ! » (rires). Voilà une forme caractérisée du syndrome Trump (« Trump Derangement Syndrome ») et je constate qu’il a infecté tout le monde dans les médias mainstream, lesquels couvrent ces récits et ces fantasmes. Ils se victimisent en faisant porter le chapeau à quelqu’un qui s’en fiche totalement…. C’est cela que je ne comprends pas : Trump se fiche pas mal de ce que l’on pense !

Carte blanche à Bret Easton Ellis : ses conseils de lecture

Son livre préféré : L’Éducation sentimentale de Gustave Flaubert 

Son écrivain préféré : ex-aequo Joan Didion et Pauline Kael 

Le livre qui lui a donné envie de devenir écrivain : Le soleil se lève aussi d’Ernest Hemingway

Un livre qu’il conseillerait pour améliorer sa vie : « Je ne recommanderai jamais un livre pour améliorer sa vie. »

Le livre qui le fait rire : Slow Days, Fast Company d’Eve Babitz

La BO de White : « La même BO que celle écrite par Thomas Newman pour Moins que zéro. » 

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