Entretien

Interview de Jamey Bradbury : « J’aime jouer avec les monstres »

05 avril 2019
Par Pauline1

Dans son premier roman Sauvage, Jamey Bradbury s’immisce dans la psyché d’une jeune fille pas comme les autres… De cette introspection, naît un discours original sur le monde, une réflexion sur la solitude et notre connexion aux autres. Peut-on vraiment tout connaître d’une personne ? On a tenté d’en savoir plus… Rencontre.

Dans son premier roman, Sauvage, Jamey Bradbury s’immisce dans la psyché d’une jeune fille pas comme les autres… De cette introspection naît un discours original sur le monde, une réflexion sur la solitude et notre connexion aux autres. Peut-on vraiment tout connaître d’une personne ? On a tenté d’en savoir plus… Rencontre.

Sauvage

Sauvage de Jamey Bradbury : un roman troublant

Tracy Petrikoff a dix-sept ans. Elle vit en Alaska, à l’écart du monde, avec son père, un musher* réputé, et son petit frère, extra sensible. En plus de son lien spécial avec ses chiens de traîneau, Tracy a développé une connexion particulière à la nature, grâce à un don très spécial : par le sang qu’elle ingurgite, elle absorbe les connaissances et les secrets de ses victimes… animales. Car Tracy a promis à sa mère (disparue, depuis) : elle ne doit « jamais faire saigner un humain ». Un jour, cependant, un homme l’attaque par surprise en pleine forêt. Tracy se défend et laisse son agresseur gravement blessé derrière elle. Le doute et l’angoisse l’envahissent… Et si l’homme revenait ? À la lisière du fantastique, Sauvage est le premier roman de Jamey Bradbury, qui cite parmi ses influences Stephen King et Shirley Jackson. Un livre singulier, troublant et magnétique.

*meneur de chiens de traîneau

Interview : « Quand j’ai commencé Sauvage, je voulais écrire un roman d’horreur… »

Sauvage est votre premier roman. L’atmosphère y est étrange, tout se déroule dans un lieu isolé, et le personnage principal est cette drôle de jeune fille, Tracy. D’où vous vient cette histoire ? D’où vient l’idée de cette atmosphère si spéciale ? 

Jamey Bradbury : L’histoire est inspirée de ma vie en Alaska. Je n’y ai pas grandi, mais j’ai déménagé là-bas il y a 16 ans et je suis tombée amoureuse des montagnes, de l’atmosphère, de la nature… Pour cette histoire, tout a commencé avec une image dans ma tête… Je voyais cette toute petite cabane, au milieu des bois. C’était toujours sombre, donc j’ai su que ça devait être l’Alaska. Je savais que dans cette cabane il y avait deux personnes, et qu’ils attendaient une autre personne. Donc je me suis demandé : qui sont ces gens ? Quel est leur lien ? Pourquoi attendent-ils cette autre personne ? Où est-elle ? Est-ce qu’elle va revenir ? Est-ce qu’elle est en danger ? Je me suis posée ces questions pendant assez longtemps, et je n’arrivais pas à décider comment raconter l’histoire… jusqu’à ce que je lise un livre appelé Some Of Your Blood (Un peu de ton sang), écrit en 1961 par Theodore Sturgeon. C’est un livre sur un homme qui est très semblable à mon personnage. Il est un peu sauvage, il adore courir dans les bois et chasser des petits animaux. Quand j’ai lu ce livre, je me suis demandé de quelle manière l’histoire changerait si ce personnage était une femme au lieu d’un homme. Ça m’a aidé à trouver le personnage de Tracy, à imaginer à quoi sa voix pouvait ressembler, et quand j’ai réussi à entendre sa voix, son histoire m’est venue très facilement. Ensuite, j’ai associé ce personnage mystérieux et étrange à un don spécial, et à l’atmosphère de l’Alaska. C’est ainsi que l’histoire est née.

« L’homme représente parfois un danger plus grand que la nature elle-même.  »

Pourquoi avoir choisi de situer le roman dans la petite communauté des mushers ?

Je me suis inspirée de la communauté des mushers d’Alaska, car c’est une des premières expériences que j’ai vécue en Alaska. J’ai adoré l’idée des courses de chiens de traîneau et j’ai assisté au départ de l’une d’elle pendant ma première année en Alaska. Je me suis dit que c’était une communauté incroyable qui mélangeait les hommes et les chiens. Malgré l’impressionnante difficulté, ils continuent à honorer cette tradition très ancienne, et je voulais que mon roman se déroule au sein de cette communauté. Je savais aussi que mon personnage aurait une affinité particulière avec les animaux, qu’elle les comprendrait comme personne. J’ai pensé que ça serait logique de créer un lien, pas seulement avec les animaux sauvages, mais aussi avec les animaux domestiques avec qui elle travaille de manière quotidienne. J’ai fait beaucoup de recherches sur l’univers des mushers, et j’ai incorporé tout ça au livre pour que la vie de Tracy et celle de son père paraissent plus réelles, et aussi pour donner un but à ce personnage. Car lorsqu’un personnage a un objectif, quand il désire quelque chose, ça le rend intéressant. En tant qu’auteure, mon travail est de gêner l’accomplissement de ce but en installant des obstacles, donc c’est simplement une ficelle de l’intrigue qui m’a aidée à raconter l’histoire.

La relation que Tracy entretient avec les animaux est paradoxale : elle s’occupe très bien de ses chiens, mais elle tue aussi des animaux, et boit leur sang. À quoi tient cette différence de traitement entre les animaux sauvages et domestiques ? Qu’est-ce que cela dit de la relation entre les hommes et les animaux ?

Tracy est une personne très terre à terre. Elle a grandi avec des chiens, elle a appris à les considérer comme des membres de la famille, ils sont presque ses collègues de travail, ses employés, ses amis, donc elle sait qu’ils ont été éduqués pour avoir une relation particulière avec les humains. Mais elle comprend également très bien la nature, elle a grandi en son sein, courant dans les bois, chassant, piégeant, observant la nature. Elle sait que la nature peut être dangereuse, qu’il y a un cycle des choses, qu’il y a des prédateurs et des proies. Et grâce à sa relation particulière avec les animaux, elle ne voit pas la nature simplement comme un humain la voit, elle la voit du point de vue des animaux. Elle sait ce que cela fait d’être chassé, ce que cela veut dire d’être chasseur, et comment survivre dans l’étendue sauvage. Même si j’adore les animaux (je les protège, je ne suis pas une chasseuse, même si je mange de la viande), j’ai essayé d’explorer avec Tracy l’idée qu’en tant qu’humains nous avons des relations très variées avec les animaux. Nous protégeons et prenons soin de certains animaux, nous mangeons et tuons d’autres animaux. Ce comportement est naturel, mais il résulte aussi de décisions que nous prenons. 

Dans votre livre, étrangement, la sauvagerie ne vient pas de la nature, mais plutôt de l’homme. Pourquoi ce choix ?

C’est une chose à laquelle je pense souvent, car j’adore faire de la randonnée, j’adore être dans la nature, dans les montagnes. Parfois je fais de la marche avec des amis, mais parfois je suis seule et je pense à la dangerosité de la situation dans laquelle je me mets lorsque je m’enfonce très profondément dans la nature. En Alaska, il y a des ours, des élans qui sont aussi dangereux, des animaux sauvages, mais il suffit tout simplement de trébucher sur la mauvaise pierre, de se casser la cheville et on est en danger… Mais cela arrive très rarement. Il est très rare de croiser un ours et que les choses tournent mal. La plupart du temps, ce sont les humains qui font peur aux ours, et les ours s’enfuient. Les hommes sont plus dangereux, car nous avons des désirs variés. Un ours a des désirs très simples : il veut qu’on le laisse tranquille ou il veut manger, c’est à peu près tout. Mais les hommes ont des désirs très complexes, et dès que l’un d’entre nous se dresse sur la route de l’autre, le conflit naît. Dans Sauvage, la nature peut être dangereuse… Tracy sait négocier avec la nature, elle sait comment contourner ses dangers. Mais quand un homme débarque et cause un problème, elle ne sait pas comment réagir. Elle se retrouve face à un homme qui veut quelque chose et qui ferait n’importe quoi pour l’obtenir. L’homme représente parfois un plus grand danger que la nature elle-même. 

« J’aime beaucoup explorer la face monstrueuse de l’humanité, ce dont nous sommes capables. Je pense que si l’on s’intéresse à notre part d’ombre, cela nous permet de mieux voir notre part de lumière. »

Tracy peut être perçue comme un monstre – elle tue des animaux, elle mord les gens au sang – elle peut être vue comme un vampire, ou comme une serial killeuse en devenir. Sa personnalité est très complexe, très sombre. Aimez-vous écrire sur les monstres ?

Oui, vraiment. Quand j’ai commencé Sauvage, je voulais écrire un roman d’horreur, car c’est le genre de livre que j’adore lire. J’adore être effrayée, explorer des idées noires et dangereuses. Mais, petit à petit, le personnage de Tracy a commencé à changer le roman. On m’a dit alors qu’il y avait dans ce livre un peu de mystère, un peu de thriller, un peu d’histoire de famille… J’aime beaucoup explorer la face monstrueuse de l’humanité, ce dont nous sommes capables. Je pense que si l’on s’intéresse à notre part d’ombre, cela nous permet de mieux voir notre part de lumière. J’aime aussi l’idée de jouer avec les traditions. Vous avez mentionné les vampires, et effectivement ce livre pourrait être vu comme une histoire de vampire puisque mon personnage boit du sang… En lui donnant cette caractéristique, je peux également jouer avec d’autres dimensions du mythe, explorer ce que boire du sang peut signifier, ce que cela peut apporter à mon personnage en dehors de l’aspect nutritionnel. Donc oui, j’aime jouer avec les monstres. On m’a aussi dit que Tracy avait les caractéristiques d’un loup-garou ! C’est intéressant de mêler différents aspects de différents monstres pour créer quelque chose d’autre. 

Tracy est sur le point d’entrer dans l’âge adulte, sur le point de devenir une femme adulte. Sa mère vient de mourir et il existait un lien très fort entre elles. On relève les thèmes du sang, de la transmission, du savoir, de l’empathie… En arrière-plan de l’histoire, est-ce qu’il y a une réflexion sur la notion d’héritage ?  

Quand je me suis rendue compte que mon personnage allait boire du sang, j’ai été très inspirée par la biologie. Le sang transporte des informations, il est marqué par notre ADN, il dit si nous allons avoir des yeux bleus ou marrons, des cheveux lisses ou bouclés. Je me suis demandé : ne serait-ce pas intéressant que le sang transporte plus d’éléments que de simples informations scientifiques ? Et si le sang pouvait révéler autre chose sur un être humain ? S’il pouvait révéler ses peurs les plus profondes, ses secrets, ou les connaissances qu’il possède ? Mon inspiration pour cette histoire vient de là. Cela m’a mené à explorer une idée… Je pense d’ailleurs que c’est ce qui me relie à Tracy, qui est très différente de moi. Nous n’avons pas beaucoup de points communs, mais l’un d’eux est que nous nous interrogeons toutes deux sur la possibilité de connexion véritable avec un autre être humain. Est-ce qu’il est possible de connaître complètement quelqu’un ? L’un des éléments qui pose problème à Tracy est qu’elle ne connaît pas sa mère autant que ce qu’elle le pensait. Elle a hérité de sa mère ce don de pouvoir connaître les animaux et les humains plus intensément que n’importe qui, mais sa mère meurt avant de pouvoir expliquer à Tracy la nature de ce don. Tracy se retrouve seule avec ses questions, avec un héritage qu’on lui a transmis, mais qu’elle ne comprend pas. Finalement, c’est ce qui la poussera à prendre la décision qui fera avancer l’histoire. Le roman comporte une réflexion sur la possibilité de se connecter à d’autres êtres humains, mais il est aussi une exploration de la nature de ce que nos parents nous transmettent, et sur ce qu’ils cachent en essayant de nous protéger… Même s’il s’avère que cela ne nous protège pas du tout. 

« Et si le sang pouvait révéler autre chose sur un être humain ? S’il pouvait révéler ses peurs les plus profondes, ses secrets ? »

Tracy a le pouvoir d’absorber le savoir des autres personnes en buvant leur sang. D’une certaine manière, elle connaît bien les hommes. Paradoxalement, elle est très solitaire, isolée, bloquée à l’intérieur d’elle-même. On a l’impression que votre livre explore le sujet de la solitude : est-ce le cas ?

Je pense effectivement que mon livre porte pour une part sur la solitude. La solitude est un sujet auquel je réfléchis assez souvent puisque, en tant qu’auteure, mon travail principal est de m’enfermer dans une pièce loin des autres personnes pour pouvoir me concentrer sur mon écriture et créer des mondes à l’intérieur de ma tête avant de les coucher sur le papier. Bizarrement, je choisis la solitude, très souvent. Je pense que Tracy est aussi une personne qui choisit la solitude car, malgré son désir de relations sociales, elle se ferme très souvent à autrui, elle s’enfuit dans les bois pendant des heures, parfois des journées entières pour être tranquille. Donc je pense que ce livre est une contemplation de la solitude. D’un côté, je pense que nous avons besoin de nous isoler, de nous éloigner du groupe de temps en temps, juste pour pouvoir entendre notre voix intérieure, trouver la paix en nous-mêmes, et pour nous échapper du monde dans lequel nous vivons. Mais d’un autre côté, je pense que si nous nous coupons totalement du monde, comme Tracy, nous n’avons personne à qui tendre la main. Si nous ne nous lions pas avec les autres, le jour où nous avons besoin d’aide, qui sera là pour nous apporter un soutien ? C’est l’une des choses que Tracy comprend au cours du livre. Elle tente alors de s’ouvrir à autrui, de se lier à la personne dont elle pense qu’elle peut la comprendre, elle et ses secrets. 

Quels sont vos auteurs et romans préférés ?

L’un des auteurs qui m’a inspiré, bien sûr, c’est John Irving. J’ai travaillé avec lui, mais avant de travailler avec lui, j’avais lu tous les livres qu’il a écrits. Je le trouve très inspirant. En tant qu’auteure de livres d’horreur, j’ai grandi avec Stephen King. Mais j’ai aussi été inspirée par des romancières d’horreur comme Shirley Jackson : j’adore la manière qu’elle a de partir d’un quotidien américain apparemment normal et d’introduire un élément qui donne la chair de poule. J’aime aussi beaucoup certains des auteurs qui écrivent sur les paysages américains, avant que la civilisation n’ait tout envahi, par exemple Willa Cather : j’apprécie sa description des frontières américaines et le fait qu’elle mette toujours des personnages féminins au premier plan de son histoire. 

Dernière question : avez-vous commencé l’écriture d’un nouveau roman ?

Oui, je suis en train de travailler sur mon nouveau roman en ce moment. J’en suis à la première version. C’est un roman qui se situe également en Alaska, mais c’est très différent de Sauvage. Sauvage se passe dans les montagnes et les forêts, dans la partie rurale de l’Alaska. Ce nouveau livre se passe dans une ville de la côte, dans la partie sud de l’État. Il est centré sur une femme qui construit une très grande maison. Cette maison est très grande et très moche, car elle ne cesse d’y ajouter de nouveaux éléments. La raison pour laquelle elle fait ça, c’est qu’à l’intérieur il y a des portes partout. Des portes dans le mur, dans le plafond, dans le sol, dans d’autres portes… Quand elle ouvre l’une de ses portes et la franchit, elle voyage jusqu’à une étape de son histoire personnelle. C’est un livre à propos du voyage dans le temps, de la démence, mais c’est aussi un roman sur la mémoire, qui pose la question de savoir si l’on peut se fier à nos souvenirs, ou si nous ne les altérons pas chaque fois qu’on s’en rappelle. 

Parution le 21 février 2019

Sauvage, Jamey Bradbury (Gallmeister) sur Fnac.com

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