Critique

Héroïnes romantiques : une exposition tout en nuance

11 juin 2022
Par Marion Duvalle
Antoine-Jean Gros (1771-1835), “Sapho à Leucate” (détail), 1801, huile sur toile, 122x100 cm, Bayeux, musée d’art et d’histoire Baron-Gérard (MAHB).
Antoine-Jean Gros (1771-1835), “Sapho à Leucate” (détail), 1801, huile sur toile, 122x100 cm, Bayeux, musée d’art et d’histoire Baron-Gérard (MAHB). ©RMN-Grand Palais/Jean Popovitch

Le Musée de la vie romantique, à Paris, pose un regard à la fois critique et constructif sur la représentation des femmes dans le courant Romantique.

Faut-il revoir d’un œil neuf le courant artistique Romantique du XIXe siècle ? En s’appuyant sur une centaine d’œuvres différentes issues de la peinture, de la littérature et des arts du spectacle, les commissaires de l’exposition actuellement en cours au Musée de la vie romantique, à Paris, interrogent précisément la représentation des femmes dans l’art – et nous invitent à faire de même.

Le Romantisme : la tragédie du féminin

Le Romantisme, c’est l’art de mourir d’amour – ni plus ni moins ! Ou, plutôt, de faire mourir les femmes d’amour. « La mort d’une belle femme est incontestablement le plus poétique sujet du monde », écrivait même Edgar Allan Poe dans Genèse d’un poème. Cette courte phrase, que l’on peut, à juste titre, juger scandaleuse, résume pourtant bien le Romantisme du XIXe siècle, subtilement décrypté dans l’exposition Héroïnes romantiques.

Mais comment le XIXe siècle en est-il arrivé à esthétiser la mort des femmes ? C’est dans un contexte d’instabilité politique et sociale – les révolutions successives, la Restauration… – que le courant émerge, mû par le drame. Ainsi, caractérisées par une grande attention portée à l’expression des sentiments, notamment amoureux, les œuvres romantiques illustrent des scènes tragiques au cours desquelles les femmes se retrouvent les martyres privilégiés.

Les artistes romantiques, majoritairement masculins, se sont ainsi réappropriés les grandes figures féminines, qu’elles soient historiques ou fictives : Jeanne d’Arc, Marie Stuart, mais aussi Lady Macbeth chez Shakespeare ou Esmeralda de Victor Hugo ont par exemple inspiré les Romantiques, qui ont volontairement délaissé les femmes engagées et fortes. Construite en trois temps, l’exposition présente les différentes héroïnes romantiques issues du passé, de la fiction et de la scène.

L’héroïne romantique : une femme interchangeable ?

D’un tableau à l’autre, le sujet est relativement le même : une femme à la peau pale, très mince et vêtue d’un simple drap laissant apparaitre sa silhouette. Dégageant une impression de fragilité, ces femmes sont allongées ou en train de défaillir dans les bras d’un homme. L’héroïne romantique vit des « passions fortes, éprouve le désespoir et la mélancolie, aime et meurt d’aimer », rappelle l’exposition – sans cautionner. Ce goût pour le drame se retrouve d’ailleurs d’un art à l’autre, puisque l’exposition souligne que les mêmes figures sont mises en scène dans la littérature, la peinture, l’Opéra et le théâtre.

Étonnamment, ce prisme romantique conduit parfois jusqu’au remaniement de l’histoire de certaines héroïnes. Ainsi Sappho, connue pour être « la plus ancienne lesbienne de l’Histoire », est-elle peinte par Antoine-Jean Gros comme mourant d’amour pour Phaon, un homme fictif ! La figure de Jeanne d’Arc, femme guerrière, se trouve, quant à elle, plutôt représentée par Alexandre-Evariste Fragonard sur le bûcher, en robe blanche, cheveux lâchés, vulnérable, sans aucune considération pour ses faits d’armes.

Pour aller plus loin dans la remise en question de ce courant, les commissaires Gaëlle Rio et Elodie Kuhn s’intéressent aux quelques femmes-artistes de l’époque. Elles ne peuvent faire l’impasse sur George Sand, figure éminemment importante de l’époque, dont les héroïnes, indépendantes, libres et voyageuses comme Consuelo, rompent avec le modèle romantique.

Réinventer l’amour hétéro-romantique

Tout l’intérêt de cette exposition est la (nécessaire) recontextualisation de ces œuvres picturales, littéraires et théâtrales. Car cette mise en perspective permet de comprendre comment s’est construit la représentation très normée des femmes dans les œuvres romantiques : elles y sont « une » femme douce, fragile, dominée par ses sentiments. Et cet imaginaire façonne encore le nôtre. Dans son podcast Venus s’épilait-elle la chatte ?, qui s’attache à déconstruire l’histoire de l’art occidental, Julie Beauzac a consacré un épisode à ces héroïnes sacrifiées, en partenariat avec le Musée de la vie romantique. Elle y souligne l’importance de ces questionnements, car « toutes ces images de femmes souffrantes et sacrifiées, en passant par la romantisation des femmes mortes, ont contribué à créer tout un tas de stéréotypes genrés qui peuvent être des clés pour comprendre des schémas patriarcaux encore bien actuels ». En effet, le courant romantique pose l’amour – hétéro-romantique – comme un sentiment essentiel et absolument central à l’existence. Et Julie Beauzac de questionner : « Ça en dit quand même long sur cette confusion entre amour et pouvoir qui est encore très présente dans l’imaginaire hétéro-romantique contemporain. »

Héroïnes romantiques, au Musée de la vie romantique (Paris 9e), jusqu’au 4 septembre 2022. Du mardi au dimanche de 10h à 18h. 9 €/7 €.

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Article rédigé par
Marion Duvalle
Marion Duvalle
Journaliste
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