Critique

Le Monde comme il va : que vaut la nouvelle exposition de la Bourse de commerce ?

23 mars 2024
Par Benoît Gaboriaud
Kimsooja, “To Breathe ?” Constellation, 2024.
Kimsooja, “To Breathe ?” Constellation, 2024. ©Bourse de commerce

En ces temps troublés, la Bourse de commerce prend la température de l’humanité. L’institution a puisé, dans sa Collection Pinault, un ensemble hétérogène d’œuvres, pour certaines récemment acquises, dans le but d’élaborer le fil narratif du Monde comme il va, une exposition fascinante et troublante, qui réunit des stars ainsi que des artistes de la nouvelle génération.

« Où va le monde ? » s’interrogeait La Femme, en 2016, au regard des comportements amoureux des jeunes de son époque. La Bourse de commerce lui répond à travers Le Monde comme il va, une exposition monumentale, à la hauteur de l’édifice. L’accrochage investit tous les lieux, du sous-sol aux galeries du deuxième étage, en passant par la rotonde, pour mettre en lumière des artistes contemporains en prise directe avec notre époque. Toutes les œuvres qui y sont présentées proviennent de la Collection Pinault et, pour moitié, elles n’ont jamais été montrées. Au-delà du thème, ce parcours permet de découvrir quelques raretés et artistes émergents.

« Comment pouvez-vous réunir tant de bassesse et de grandeur, tant de vertus et de crimes ? »

Voltaire
Le Monde comme il va (1748)

En guise d’introduction, la première œuvre présentée donne le ton de ce qui va suivre. Il s’agit de Thousand and One Nights, (2022) – soit Mille et une nuits, en français –, une toile très grand format de Mohammed Sami, un jeune peintre né à Bagdad en 1984. À première vue, un beau ciel étoilé féérique nous apparaît, mais, en réalité, l’artiste partage ici une vision nocturne de la défense antimissile de la guerre du Golf, qu’il a pu lui-même observer étant enfant. Cette peinture illustre à merveille ces mots : « Inexplicables humains, s’écria-t-il, comment pouvez-vous réunir tant de bassesse et de grandeur, tant de vertus et de crimes ? » Ils sont issus du conte philosophique Le Monde comme il va, publié par Voltaire en 1748. Ils constituent le point de départ et le fil rouge de l’exposition.

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Une vision ambivalente

Tout comme, Babouc, le héros de ce récit – un observateur envoyé pour tenter de comprendre l’humanité –, nous sommes, au fil du parcours, sans cesse confrontés à une vision ambivalente, oscillant entre poésie et horreur, d’un monde qui semble se laisser dépérir, non sans une lueur d’espoir.

Mohammed Sami, One Thousand and One Nights, 2022.©Bourse de commerce

Certaines œuvres parlent d’elles-mêmes, d’autres méritent un éclaircissement apporté par des cartels limpides et un fascicule concis disponible à l’entrée. Aucune raison donc de rester de marbre face à tant de richesse ! Plus accessible, hétéroclite et ludique qu’Avant l’orage, la précédente exposition de la Bourse de commerce, Le Monde comme il va en est pourtant le prolongement.

Un voyage mouvementé

« Fabriquer des ruines », « Art, amour et politique » ou « Fantasme et Faillites »… L’exposition, tel un conte illustré, est chapitrée en une dizaine de parties. L’aventure commence à bord de la Ferrari Dino 308 GT4 accidentée de Bertrand Lavier (Dino, 1993), comme pour nous mettre en garde et nous prévenir que ce voyage ne sera pas de tout repos. D’autant qu’en fond apparaissent les nuages angoissants, peut-être atomiques, d’Anne Imhof.

Bertrand Lavier, Dino, 1993.©Bourse de commerce

Dans la salle suivante trône le culte Balloon Dog (Magenta, 1994-2000) de Jeff Koons, maintes fois décliné et montré, mais qui ici prend toute sa dimension. Entourée d’œuvres signées Damien Hirst, General Idea et Robert Gober, cette sculpture en acier inoxydable vient étayer un propos plus amer qu’il n’y paraît sur la période faste des années 1980-1990, qui a vu exploser l’épidémie du Sida et redéfinir le rapport au corps et à l’autre.

Des apparences trompeuses

Le Monde comme il va déroule un fil narratif cohérent et fascinant, constitué de nombreux temps forts. Exposée pour la première fois par la Collection Pinault, l’installation Library III (2012) de Liu Wei met en scène des villes au bord de l’écroulement, sculptées dans des livres compressés. Métaphoriques, elles évoquent les mécanismes des grandes métamorphoses sociétales. 

Liu Wei, Library III, 2012.©Bourse de commerce

Him (2001) de Maurizio Cattelan, nous met particulièrement mal à l’aise et questionne nos certitudes et nos points de vue. En pénétrant dans la pièce où est présentée l’œuvre, apparaît devant nous un enfant de dos, agenouillé et possiblement en train de prier, mais, en s’avançant, son visage se révèle, celui d’Hitler, et avec lui toute l’horreur qu’il représente.

Ne vous fiez pas aux apparences, semble nous rappeler l’artiste. Kimsooja s’en amuse dans la Rotonde. L’artiste coréenne y présente To Breathe (2024), une installation vertigineuse constituée de miroirs recouvrant toute la surface au sol. Ainsi, elle nous offre une sensation de lévitation trompeuse.

L’exposition Le Monde comme il va présente les sculptures hyper-réalistes de Sun Yuan et Peng Yu, qui représentent des personnages censés diriger le monde, décrépis, posés sur des fauteuils roulants automatisés.©Bourse de commerce

Installations monumentales, sculptures, peintures figuratives ou abstraites, vidéos… Plusieurs œuvres sortent pour l’occasion des réserves de la Collection Pinault et témoignent une nouvelle fois de son inestimable richesse. En somme, une scénographie et des œuvres immanquables à découvrir jusqu’au 2 septembre 2024, à Paris.

Le Monde comme il va, à la Bourse de commerce, du 20 mars au 2 septembre 2024, à Paris. Billetterie par ici.

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