Critique, Décryptage

Animal Man : le scénariste derrière le masque

21 mai 2022
Par Michaël Ducousso
Tout au long de son run, Grant Morrison va faire vivre un véritable calvaire à Animal Man.
Tout au long de son run, Grant Morrison va faire vivre un véritable calvaire à Animal Man. ©DC Comics/Urban Comics

La réédition des aventures de Buddy Baker est l’occasion de découvrir l’œuvre qui a lancé la carrière américaine de Grant Morrison, un artiste au regard unique et peu conventionnel sur les super-héros.

Ce 20 mai, Urban Comics publie le premier tome des aventures d’Animal Man scénarisées par Grant Morrison. Un « run » d’anthologie, publié initialement au début des années 1990, qui trouvera forcément une place dans les bibliothèques des connaisseurs, et qui enrichirait considérablement celle des néophytes. De quoi surprendre les lecteurs qui s’arrêteraient au nom du personnage éponyme et même à ses pouvoirs : Buddy Baker peut en effet prendre les pouvoirs des animaux qui l’entourent, plus redoutable en pleine savane qu’au salon des amoureux de teckels. Mais le héros de l’histoire n’est pas le plus important. Dans ce cas, le plus important, c’est le scénariste qui tire les ficelles.

Le banlieusard et la rockstar

Désormais grand nom de la bande dessinée, Grant Morrison a fait ses armes comme beaucoup d’auteurs britanniques de comics dans les revues de Marvel UK et 2000 AD. Des titres confidentiels pour les lecteurs francophones, mais qui ont vu émerger une génération de scénaristes brillants, mêlant pop culture américaine et contre-culture britannique. Cela n’a pas échappé aux éditeurs, notamment à DC, qui a organisé le rapatriement de ces jeunes talents dans son écurie. Parmi les grands noms de cette « british wave », le très grand public a sans doute entendu parler d’Alan Moore, l’auteur de Watchmen ou V pour Vendetta ,qui ont été portés à l’écran.

Mais le « sorcier de Northampton » n’est pas le seul à avoir révolutionné la scène des comics. Grant Morrison compte parmi les auteurs les plus iconoclastes de sa génération. Marqué par la culture rock et punk, très porté sur la métaphysique et le surréalisme, il voit dans les super-héros une mythologie moderne qu’il adore déconstruire et malmener. Une approche qu’il détaille dans son excellent Supergods, mélange d’autobiographie et d’essai sur le genre super-héroïque.

Rencontrer Superman ne flatte pas l’ego des héros ratés.©DC Comics/Urban Comics

Aujourd’hui, on sait qu’un Grant Morrison est taillé pour mettre sens dessus dessous Metropolis ou Gotham City, mais, à l’époque, il a choisi de commencer petit. Tellement petit qu’il s’est délibérément orienté vers Buddy Baker, alias Animal Man, un petit banlieusard californien dont la carrière n’avait jusqu’alors marqué ni le lectorat, ni ses super confrères et consoeurs, à tel point qu’il faisait partie de l’équipe des « héros oubliés ».

Mettre ce personnage has-been entre les mains du scénariste écossais en plein essor revenait à laisser David Bowie composer le générique de 30 millions d’amis. Le résultat est inattendu, mais pas décevant. Car Morrison fait ce que savent faire de mieux les rockstars quand on leur confie un nouvel instrument : il l’utilise d’une façon totalement surprenante… avant de l’éclater sur scène à la fin du show.

Animaliste Man

En l’occurrence, la vie de Buddy Baker prend une tout autre tournure après sa rencontre avec Grant Morrison. Père au foyer et héros raté, il traverse, au début du récit une petite crise existentielle qui le pousse à ressortir des costumes payés « 800 dollars et [qui] ne sont sortis qu’une demi-douzaine de fois en huit ans », comme le lui fait remarquer sa femme désabusée. Il faut dire qu’elle, comme leurs deux enfants, ne croit pas vraiment dans le super-patriarche. Quand il s’agit d’aider les chats coincés dans les arbres du voisinage, il peut jouer les héros, mais sa famille ne l’imagine pas sauver la planète. De toute manière, il n’est même pas capable de sauver ou d’aider ses proches quand il y en a besoin.

En se confrontant à des ennemis défenseurs de la cause animale, Buddy Baker prend conscience des dérives de notre système.©DC Comics/Urban Comics

Cette mise en bouche, couplée au découpage graphique très télévisuel de l’oeuvre, laisse penser que tout le récit sera du même acabit, une sorte de mélange entre Manimal et Quoi de neuf docteur ?, séries familiales des années 1980 pas vraiment remarquables. Mais ce n’est pas le genre de Morrison, bien décidé à relancer la carrière de son personnage sur des voies encore inexplorées. Toujours en jouant avec les codes des comic books et des récits américains qu’il maîtrise sur le bout des doigts, l’Écossais va profiter de la liberté accordée par DC sur ce héros oublié pour explorer des thèmes qui lui tiennent à cœur.

Les premières enquêtes d’Animal Man vont ainsi servir à dénoncer la chasse, l’absence de considérations écologiques de l’homme, les excès des tests animaliers et de la science qui essaie de dominer la nature par tous les moyens… Tout cela bien souvent causé par une forme de virilisme néfaste. Aujourd’hui, ce discours est dans l’air du temps, mais, à l’époque, c’était encore une critique rare de notre société, qui a accompagné la prise de conscience de l’auteur.

Au début des années 1990, il n’était pas facile de faire accepter l’idée d’un régime végétarien à sa famille.©DC Comics/Urban Comics

Dans la préface au premier recueil de son œuvre en 1991, il racontait lui-même : « Non seulement la série m’a permis d’étaler ma vision de plus en plus pessimiste et misanthrope du problème des droits des animaux, mais ça m’a aussi encouragé à aller au bout de mes convictions. C’est donc peu après avoir commencé mon travail sur Animal Man que j’ai rejoint le Groupe de soutien au Front de libération des animaux et que j’ai mangé mon dernier steak. » Loin de détourner le public, cette remise en question du modèle occidental a séduit les lecteurs et l’aventure qui ne devait durer que quelques albums s’est étalée sur 26 numéros.

Une vision de la création artistique

Grant Morrison va profiter de ce succès inattendu pour continuer d’exposer ses idées, sans enfermer pour autant son personnage dans ces thématiques. Comme on l’a dit, le scénariste écossais ne fait jamais ce que l’on attend de lui. Les lecteurs de ce recueil seront très vite désarmés face aux aventures d’Animal Man qui passent des traditionnels combats entre surhumains aux récits métaphysiques mêlant mythes cosmogoniques amérindiens, esthétique christique et… Looney Toones.

Certes, Animal Man n’est pas le plus grand des héros, mais sa conscience écologique en fait un personnage unique.©DC Comics/Urban Comics

À partir du cinquième numéro de sa série, Grant Morrison explore de nouvelles voies avec le très culte Évangile du coyote, qui brise totalement le fameux quatrième mur et en révèle plus sur l’idée que se fait l’artiste de son travail : si les super-héros sont de nouveaux dieux, alors le scénariste est un super-dieu, un démiurge capable de tout. Mais qu’implique cette omnipotence pour les personnages de fiction ?

C’est ce qu’a tâché de découvrir Morrison, en menant une quête artistique personnelle, qui a trouvé son public : « De façon hilarante, au moment où j’écris L’Évangile du coyote, je suis persuadé que ce que j’écris est un charabia incompréhensible, et que ça signera la fin de ma carrière en tant que scénariste de comics de super-héros américains, raconte-t-il. Le succès et la popularité de l’histoire me prennent réellement par surprise et m’encouragent à produire les autres charabias incompréhensibles qui sont devenus ma marque de fabrique. »

Références métaphysiques et rupture du quatrième mur sont la marque de fabrique de Grant Morrison.©DC Comics/Urban Comics

Si le lecteur se laisse embarquer dans ces réflexions métaphysiques, il va lui aussi vivre une grande aventure personnelle avec ce premier tome et encore plus avec le second, dont la date de publication n’a pas encore été annoncée. Et même s’il n’est pas réceptif, il aura au moins le plaisir de découvrir un récit fondateur dans l’histoire des comic books : celui qui a lancé la carrière d’un auteur qui a trouvé dans les récits de super-héros une façon d’exprimer son rapport au monde et à l’existence.

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Article rédigé par
Michaël Ducousso
Michaël Ducousso
Journaliste