Critique

Là où gisait le corps : ci-gît un incroyable récit

15 mai 2024
Par Thomas Laborde
“Là où gisait le corps” paraîtra ce 22 mai aux éditions Delcourt.
“Là où gisait le corps” paraîtra ce 22 mai aux éditions Delcourt. ©TM 2024 Basement Gang, LLC/Delcourt

Les célèbres auteurs de comics Ed Brubaker et Sean Phillips montrent à nouveau combien leur duo est capable du meilleur et de surprendre à chaque coup. Ils livrent un magnifique one-shot sous forme d’étonnant récit choral plein de suspense et de mélancolie.

Il y a eu un mort. Enfin… Peut-être qu’il y en aura un. Il va arriver quelque chose à quelqu’un dans cette paisible rue résidentielle d’une petite bourgade californienne. Mais à qui ? Mais quand ? Mais comment ? Mais pourquoi ? Aurons-nous les réponses à ces questions ? Éventuellement, le moment venu. Est-ce là l’objectif de cette enquête ? Quelle histoire veut-on nous raconter ? Celle d’un meurtre ? Celle d’un accident ? Celles d’amours retenues ou passionnelles ?

Des parcours de vie, plutôt. Des vies cabossées, qui, d’une maison à l’autre, cherchent une forme d’apaisement. Est-ce seulement possible en ce bas monde ? Peut-être, encore une fois, peut-être pas. Seul le temps qui passe le dira. Le fait est que cette année-là, en cet été 1984, une certaine tension agitait Pelican Road. Cette voie aux maisons d’apparence tranquille, pourtant tantôt peuplées de laissés pour compte, tantôt hantés de comptes qu’on a laissés traîner faute de courage, d’envie, de soutien.

©TM 2024 Basement Gang, LLC/Delcourt

Il y a Sid, Tommy et Karina, petits voyous toxicomanes, pas méchants, mais dépendants. Ce type patibulaire, Palmer, prêt à dégainer son insigne de flic à tout bout de champ. Ce couple qui n’en est plus un, plutôt colocataire d’une vie qui lui a échappé, Ted, psychiatre, et Toni, sa femme, esseulée. Il y a Mrs Wilson, habitante âgée du quartier, peu avare en potins, ragots et autres commérages, ou encore Lila, l’enfant téméraire et curieuse, qui vole sur ses patins à roulettes au secours des plus démunis. À l’image de Ranko, vétéran traumatisé, vagabond hirsute sans abri. Puis, il y a ce détective privé, jeune beau gosse à moustache à peine débarqué dans le coin à bord de sa coccinelle. Pourquoi ?

Des stars de comics multiprimées

Une galerie de portraits d’écorchés vifs, typique de la pop culture américaine – souvent citée à travers un panel de grandes références, comme les films Mais qui a tué Harry ? d’Alfred Hitchcock, L’Équipée sauvage de László Benedek et Chute libre de Joel Schumacher, ou les séries La Quatrième Dimension de Rod Serling et Big Little Lies de Jean-Marc Vallée.

Là où gisait le corps, avant d’être une enquête, repose surtout sur un émouvant récit choral empreint de nostalgie, au sein duquel chacun résiste au poids du passé et tente de livrer sa version des événements comme sa vision de l’existence. Un chemin personnel tracé, parfois, par un effet domino de mauvais choix et de mauvaises conjonctures.

©TM 2024 Basement Gang, LLC/Delcourt

À la manœuvre de ce splendide récit, deux stars des comics : les multiprimés (dont le Prix Eisner) Ed Brubaker, Américain, pour le scénario et Sean Phillips, Britannique, pour le dessin, célèbre et prolifique duo créateur de Criminal, de Kill or be Killed, de Reckless et de Fatale, parmi d’autres titres. Les deux auteurs livrent ici une œuvre sensible, émouvante, mélancolique, plutôt différente de ce qu’ils ont offert jusqu’ici.

Même si l’on retrouve certains piliers comme le goût pour le vintage, pour les années 1980, pour le charnel et les marges. Mais, au fond, dans Là où gisait le corps, il est surtout question d’amour. D’amours, des premiers émois aux passions adultérines. Là où gisait le corps, là où battaient les cœurs, une production touchante, lucide, empathique, généreuse et envoûtante.

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Article rédigé par
Thomas Laborde
Thomas Laborde
Journaliste