Article, Critique

Love Songs, la nouvelle exposition envoûtante de la Maison européenne de la photographie

14 avril 2022
Par Félix Tardieu
René Groebli,
Série « L'Œil de l'amour », 1952, Collection MEP, Paris
René Groebli, Série « L'Œil de l'amour », 1952, Collection MEP, Paris ©René Groebli, courtoisie de l’artiste et de la galerie Esther Woerdehoff, Paris

En deux volets, la nouvelle exposition collective de la Maison européenne de la  photographie (MEP) revisite l’Histoire de photographie depuis les années 1950 jusqu’à nos jours à travers le prisme des relations amoureuses vécues par les photographes. 

C’est à une plongée dans l’intimité la plus radicale des photographes à laquelle nous convie aujourd’hui la MEP, temple parisien de la photographie. Jusqu’au 21 août prochain, l’exposition collective Love Songs, photographies de l’intime propose de découvrir une sélection de grands ensembles photographiques – quatorze photographes sont réunis pour l’occasion – où les trésors des collections de la MEP rencontrent de nouvelles figures de la photographie venues des quatre coins du globe, tout comme des figures tutélaires entrant pour la première fois dans le fonds de l’institution à l’instar de René Groebli et de sa série L’Œil de l’amour. Série où l’un des derniers représentants de l’âge d’or de la photographie suisse saisit du regard sa jeune épouse lors de leur lune de miel à Paris au début des années 1950, offrant une entrée poétique dont l’exposition prend la mesure, allant jusqu’à elle-même « épouser » les tirages de Groebli en recréant le papier peint de l’hôtel parisien où le photographe et son épouse célébrèrent leur union. 

Love is in the air 

Une exposition de photographie sur l’amour est presque naturellement synonyme du Baiser de l’Hôtel de Ville (1950) de Robert Doisneau, des photographies de Alfred Eisenstaedt, à commencer par celle du marin embrassant une infirmière à Times Square pour fêter la fin de la Seconde Guerre mondiale, ou encore des portraits de couples mythiques comme Johnny Cash et June Carter, Frida Kahlo et Diego Rivera, Yoko Ono et John Lennon, etc.

Mais rien de tout cela dans Love Songs, qui esquive habilement le piège d’une exposition scolaire sur les différentes représentations de l’amour en photographie. Les photographes ici exposés ne restent pas à distance de leur sujet, car ils incarnent au fond le sujet même que l’exposition tente de cerner. Il serait alors plus à propos de parler d’une exposition « amoureuse » de la photographie, les visiteurs pénétrant dans l’intimité d’artistes qui, par ce geste inaugural d’introspection et d’inspection de leur propre existence, ont enregistré à travers leurs objectifs les émanations du sentiment amoureux. 

Nan Goldin, Nan and Brian in bed, New York City, 1983, Série « The Ballad of Sexual Dependency », Collection MEP, Paris
© Nan Goldin / courtoisie Marian Goodman Gallery

À vrai dire, l’exposition a plutôt été conçue à la manière de ces mixtapes que de jeunes amants s’échangeaient à une certaine époque, révèle Simon Baker, directeur de la MEP et commissaire de l’exposition – immersion oblige, les visiteurs sont invités à déambuler dans les galeries de la MEP avec un casque sans fil passant une playlist composée spécialement pour l’exposition. Love Songs est conçue comme une compilation artisanale grandeur nature, composée d’une face A – années 1950 à 2000 – et d’une face B des années 2000 à nos jours.

« J’ai attaqué ce sujet avec une sorte d’attitude très positive : qu’est-ce que ça fait pour nous d’être amoureux ? Comment regarde-t-on les images de nos amoureux ou les images des autres lorsqu’on est soi-même amoureux ? En quoi ça change notre point de vue ? », nous confie Simon Baker, qui a eu l’idée de cette exposition en discutant avec la photographe américaine Nan Goldin. À l’occasion d’une exposition à la Tate Modern sur le thème du voyeurisme, celle-ci avait finalement du mal à reconnaître qu’elle pouvait être « voyeuse de sa propre vie ». Love Songs tourne ainsi autour de cette interrogation quasi consubstantielle à la photographie, à ce jeu intime entre l’être qui regarde et l’être regardé. 

Nobuyoshi Araki, Série « Winter Journey », 1989-1990 Collection MEP, Paris. Don de la société Dai Nippon Printing Co., Ltd. © Nobuyoshi Araki, courtoisie Taka Ishii Gallery

Cet obscur objet du désir

Simon Baker reconnaît sans mal avoir voulu construire cette exposition autour de Nan Goldin, plus spécifiquement sa série emblématique The Ballad of Sexuel Dependency, et du photographe japonais controversé Nobuyoshi Araki – qui fut accusé en 2018 par une ancienne de ses modèles, une certaine Kaori, d’exploitation et de harcèlement moral – avec cette idée de mettre à l’épreuve le spectateur, d’en faire un agent actif, comme si chacun était à même d’incarner, en tant que regard extérieur, la clé de lecture de l’exposition : « Le fait d’être mis en difficulté devant l’intimité des autres, ce n’est pas toujours évident, ça peut être même difficile », rappelle le commissaire, évoquant les travaux de Leigh Ledare et d’Hideka Tonomura, ou encore du couple de photographes JH Engström et Margot Wallard. « On est dans les premiers jours de leur relation amoureuse, ce n’est pas quelque chose que l’on voit tous les jours », confesse-t-il.

Cela va sans dire que certains tirages dérangent, interpellent, agitent la frontière entre espace public et espace privé, réduisent la distance entre la posture du photographe et le réel qu’il capte. De fait, les artistes présentés dans l’exposition ne rechignent nullement à fixer leurs objectifs sur les corps dénudés, arrêtés dans leur quotidien, au repos comme en plein ébat, appelant alors au seul discernement du spectateur et à son ressenti.  

« Je me suis dit qu’Araki et Goldin étaient plus importants aujourd’hui qu’ils ne le furent à leur époque ». 

Simon Baker, directeur de la MEP et commissaire de l’exposition

Love Songs n’ambitionne d’ailleurs pas autre chose que de dévoiler ce qui constitue l’expérience subjective et intime du regard, pris à l’instant t d’une relation, et ce que la photographie peut ou ne peut pas enregistrer de la vérité du sentiment amoureux. Tout l’intérêt de l’exposition est précisément de mettre en lumière cette impuissance latente de la photographie à saisir l’amour comme un tout intelligible et à en saisir la totalité des nuances : tout au mieux peut-elle en repérer les traces et en collecter les fragments. Nobuyoshi Araki a notamment guidé la construction de l’exposition en y infusant ce problème de la subjectivité et de l’absence – de Sentimental Journey (1971), où le photographe documente son voyage de noces avec son épouse Yoko, à Winter Journey (1989-90), qui relate cette fois-ci la disparition inéluctable de celle-ci. « Quand je regarde ces photographies, je me dis que l’amour en est absent, que d’une certaine façon, je n’ai pas réussi à le capturer », confiera le photographe au directeur de la MEP.  

RongRong&inri, Série « Personal letters », 2000 © RongRong&inri

Avec Nan Goldin, ils constituent en quelque sorte les pierres angulaires de l’exposition autour desquelles se greffent une sélection artistes qui les ont précédés et succédés : on y découvre les débuts de Larry Clark sur la scène new-yorkaise et son obsession déjà très marquée de la jeunesse, mais également les portraits teintés de sensualité de Hervé Guibert, Emmet Gowin et les portraits d’inspiration naturaliste de sa femme Edith Morris et de ses proches, amassés au fil des années tel un entomologiste ; mais aussi la proximité  des corps de RongRong&inri qui surpasse les limites du langage, l’univers coloré de Lin Zhinpeng, ou encore les tirages particulièrement poétiques de Sally Mann (Proud Flesh), où les « défauts » inhérents au collodion (procédé photographique du XIXe siècle) font soudainement écho à l’image d’un corps défaillant, en l’occurrence celui de son propre mari, atteint de dystrophie musculaire. Difficile alors de rester insensible aux charmes de cette exposition qui convoque l’essence même de l’art photographique.

Infos pratiques
Love Songs, photographies de l’intime, Maison Européenne de la Photographie (Paris 4e), jusqu’au 21 août 2022 – mercredi et vendredi de 11h à 20h, le jeudi jusqu’à 22h, le week-end 10h à 20h – Tarif 11€, TR: 7€

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Article rédigé par
Félix Tardieu
Félix Tardieu
Journaliste