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Dans les coulisses de Black Torch : comment une VF trouve sa voix

08 septembre 2026

Par Louise Lepense

Illustration
“Black Torch” est disponible sur Crunchyroll. ©Tsuyoshi Takaki/Shueisha, Project BLACK TORCH

À l’occasion de la sortie de l’anime, rencontre avec les voix françaises et son directeur artistique, pour comprendre comment se construit une VF, de l’adaptation au jeu des comédiens.

Introduction

Sur l’écran, Jirō se plaint de ses épaules. Face au micro, Marc Maurille ne se contente pas de parler : le comédien accompagne la réplique d’un mouvement du torse, comme si la douleur traversait son propre corps. Quelques secondes plus tard, la scène repart. Une prise, puis une autre. « On ne réécouterait pas ces trois boucles ? », propose Simon Herlin, directeur artistique à l’ingénieur du son devant lui. Dans cette petite salle cinéma, la version française de Black Torch se fabrique image après image, respiration après respiration.

Un manga vieux de dix ans, un anime tout neuf

L’œuvre, elle, n’est pourtant pas nouvelle. Imaginé par Tsuyoshi Takaki, le manga est publié au Japon de 2016 à 2018 dans Jump Square puis Shōnen Jump+, avant de s’achever en seulement cinq tomes. Ki-oon l’édite en France dès 2018. Huit ans après la fin du récit, l’histoire connaît une seconde vie : son adaptation animée, réalisée par Kei Umabiki chez 100studio, est diffusée depuis le 4 juillet sur Crunchyroll.

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Au centre du récit, Jirō Azuma, descendant d’une lignée de ninjas et adolescent bagarreur doté d’une faculté inattendue : il peut parler aux animaux. Sa rencontre avec Ragō, chat noir qui se révèle être un Mononoke, le précipite dans une guerre souterraine contre les esprits japonais. Un shōnen de combats traversé d’humour, de folklore et porté par un duo dont l’alchimie passe aussi par les voix.

Black Torch.©Tsuyoshi Takaki/Shueisha, Project BLACK TORCH

Un personnage à découvrir en direct

Dans le studio VSI, les interprètes ne connaissent pas nécessairement toute l’histoire lorsqu’ils passent derrière le micro. Marc Maurille ignorait même qu’il venait d’hériter du premier rôle. « C’est en arrivant sur le plateau la première fois que Simon m’a annoncé que j’étais le personnage principal. » Avant les premières boucles, le directeur artistique lui présente donc Jirō, ses relations et la trajectoire du récit.

Margaux Maillet, voix française d’Ichika dans Black Torch.©D.R.

Margaux Maillet, voix d’Ichika, apprécie cette progression au fil des séances. « On découvre tout en live, c’est chouette », explique-t-elle. Une manière, dit-elle, de « poser le cerveau » et de jouer ce qui se présente sans trop anticiper la suite.

Black Torch.©Tsuyoshi Takaki/Shueisha, Project BLACK TORCH

Simon Herlin, lui, garantit la continuité de l’ensemble. « Une fois en plateau, le DA travaille un peu comme un metteur en scène », résume-t-il. À ceci près que les acteurs enregistrent rarement ensemble : à lui de fournir les repères nécessaires pour trouver le ton juste. Une fonction d’autant plus centrale que les épisodes lui parviennent eux aussi au compte-gouttes.

À chacun de trouver sa couleur

Après Giorno Giovanna dans JoJo’s Bizarre Adventure, très « tactique, intellectuel et posé », Jirō offre à Marc Maurille une palette plus mouvante :« Il est beaucoup plus nuancé, avec davantage de ruptures et ce côté “sale gosse” qui lui donne du relief. » Colérique, drôle, parfois très premier degré, le héros change constamment de registre.

Marc Maurille, voix française de Jirō dans Black Torch.©D.R.

Pour Augustin Jacob, le défi est tout autre : Ragō a plusieurs siècles au compteur, mais tient dans le corps d’un petit chat noir. « Simon m’a sans doute choisi pour ma voix posée, qui correspond à un être multicentenaire », explique-t-il. Restait à laisser affleurer le félin sans verser dans le ronronnement permanent.

Black Torch.©Tsuyoshi Takaki/Shueisha, Project BLACK TORCH

Marc Maurille et Augustin Jacob ne s’étaient jamais rencontrés professionnellement avant Black Torch. Leur complicité s’est donc créée presque en parallèle de celle de Jirō et Ragō. « C’était assez drôle de nous découvrir ainsi : il faut prendre la mesure de son partenaire, de son rythme », raconte Maurille. À l’écran, cette entente prend la forme d’une affection soigneusement dissimulée derrière les piques : « C’est vraiment de l’amour vache. Ils tiennent l’un à l’autre, mais passent leur temps à se tirer dessus ».

Quand le doublage devient physique

Les combats rappellent vite que l’exercice mobilise bien davantage que les cordes vocales. Râles, souffles, cris : « Quand on envoie beaucoup dans les graves, cela demande énormément d’air », raconte Augustin Jacob, qui doit parfois s’accorder quelques minutes de récupération. Marc Maurille connaît la même fatigue :« Après une demi-heure de combat à crier, il faut vraiment savoir ménager sa voix ».

Augustin Jacob, voix française de Ragō dans Black Torch.©D.R.

L’animation japonaise leur laisse pourtant davantage de latitude qu’une fiction en prises de vues réelles. « Il y a beaucoup plus de liberté », estime Jacob. « C’est toujours un peu plus fou », abonde Margaux Maillet. Simon Herlin y voit surtout une question d’amplitude : « Même aller acheter une boîte d’œufs peut devenir un enjeu énorme. »

Jusqu’où peut-on s’éloigner de l’original ?

Cette marge de manœuvre a toutefois ses limites. Contrairement aux VF très inventives d’autrefois, les dialogues ne sont pas réécrits à volonté. Maurille s’autorise tout de même quelques écarts. Lors d’une dispute autour de nourriture, ce fan de Friends a glissé un « Jirō ne partage pas la nourriture », clin d’œil au célèbre gimmick de Joey. « On s’amuse avec des détails, mais on ne va pas changer le dialogue du tout au tout. »

Simon Herlin, directeur artistique de l’adaptation française de Black Torch.©D.R.

Pour lui, le doublage relève d’ailleurs moins de la création ex nihilo que de l’interprétation. L’image a déjà fixé une gestuelle, un rythme et une intention.« Il faut être très attentif à ce qui se passe à l’écran, ne pas trahir ce que l’acteur ou le personnage joue. » Le DA intervient lorsqu’une nuance échappe au comédien. « Si on est à côté, il nous remet dans les rails. » Toute la difficulté consiste alors à apporter sa propre couleur sans repeindre l’œuvre.

L’IA peut-elle reproduire cette couleur ?

C’est précisément cette part d’interprétation que l’intelligence artificielle vient aujourd’hui interroger. Marc Maurille ne cache pas son inquiétude, mais il se dit aussi rassuré par la mobilisation du milieu et veut croire à ce qui échappe encore aux modèles génératifs : « J’espère que l’IA n’arrivera jamais à reproduire ce supplément d’âme qu’un artiste apporte au micro, cette liberté d’aller chercher l’émotion plutôt que de seulement reproduire ce qu’on voit. »

Black Torch.©Tsuyoshi Takaki/Shueisha, Project BLACK TORCH

Simon Herlin distingue, lui, l’outil de son usage : l’intelligence artificielle peut faciliter certaines tâches techniques, estime-t-il, mais pas se substituer à tout. « Traduire et adapter, c’est un travail artistique », avance-t-il avant de conclure : « On ne peut pas mettre des comédiens au chômage tout en leur volant leur voix. Il faut un cadre. »

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