Lassé par les guides touristiques classiques avec leurs interminables listes sans âme de bonnes adresses et de monuments ? Envie de voyager au fil des mots, des histoires et parfois même d’une touche de fiction ? Ça tombe bien, on assiste depuis quelque temps à l’émergence d’ouvrages hybrides qui font le pari de la littérature pour vous plonger en immersion dans les plus belles destinations.
| L’art du détour, de Victor Coutard
Un livre qui fait du bien. Voilà la première réaction qui nous traverse au moment de refermer L’art du détour de Victor Coutard. Le journaliste, spécialisé dans l’art de vivre, la gastronomie, mais aussi la campagne, qu’il a racontée sous toutes les coutures lorsqu’il était rédacteur en chef du magazine Regain, emprunte les chemins de traverse pour façonner une œuvre apaisante, inspirante, à la croisée du récit intime, du guide de voyage alternatif et de la petite philosophie du quotidien.
L’art du détour se lit comme le contrepoint littéraire de son excellente newsletter, How to get lost in France (traduisez « Comment se perdre en France »). Et c’est exactement à cette pratique que nous initie Victor Coutard à travers un geste d’écriture conçu comme un acte de résistance à la rationalisation de nos trajets dans une société obsédée par l’efficacité et la vitesse, l’autoroute et le GPS.
Avec un talent pour la bonne phrase et le sens du comique de situation, il nous promène le long des départementales, puisant aussi bien dans ses souvenirs d’enfance – cette « petite route » des vacances qu’il empruntait avec son père jusqu’à la maison familiale de Bel Air, en Touraine – que dans des expériences vécues en reportage ou en famille, sillonnant une France du vide remplie de trésors méconnus. Du Cantal à Arles, en passant par l’Auvergne et La Loire, au rythme des auberges, des épiceries de village, des fermes et autres petits producteurs, se dévoile un éloge du temps long, une esthétique de l’errance, une bible « gastronomade » qui regorge de bonnes adresses et d’itinéraires idéaux et fantasmés. Le livre parfait pour un été loin de la foule déchaînée.
| Budapest, de Nina Yargekov
Forte de son ambition de détourner les codes classiques du guide touristique, la maison d’édition L’Arbre qui marche a créé une collection d’ouvrages originaux, des immersions littéraires dans les plus grandes métropoles du monde confiées aux soins de certains écrivains qui connaissent ces villes, leurs légendes, leur âme singulière sur le bout des doigts.
Chacun de ces petits livres se compose ainsi d’un récit littéraire pour aller au-delà de la carte postale et vivre la ville comme une expérience sensorielle, mais aussi de cinq itinéraires conseillés et d’une infographie insolite. Parmi les pépites qu’abrite cette série géniale, on pourrait citer le Bruxelles de Daphné Tamage, Istanbul vu par Mahir Guven ou encore le Las Vegas de Jérôme Schmidt. Mais, pour sa langue et sa portée politique, c’est le Budapest de Nina Yargekov qui remporte nos suffrages.
La romancière et traductrice franco-hongroise, prix de Flore en 2016 avec Double nationalité, reprend, dans cet ouvrage publié quelques mois avant le renouveau politique de son pays et la défaite de Viktor Orban, les codes des livres-jeu pour façonner une chasse au trésor dans une ville fantasque, baroque, mais exsangue.
Des bains thermaux de Széchenyi aux grands monuments de l’âge d’or de l’Empire austro-hongrois, en passant par la rue de la soif, on s’élance dans un livre dont on est le héros au gré d’un système de numérotation spécialement mis en place par l’autrice. Ludique, mais aussi érudit, puisque Nina Yargekov glisse partout des anecdotes historiques et des réflexions sur le poids de la mémoire. Plus qu’une balade, un cri du cœur.
| Sicile, d’Irène Verlaque, Sarah Balhadère et Laura Jalbert
Autre éditeur, autre collection, mais même volonté littéraire d’aller plus loin en partant des histoires pour visiter les plus belles destinations. Si, au premier regard, « Les Petits Atlas hédonistes » imaginés par les Éditions du Chêne, « empêcheur de voyager en rond », ressemblent à s’y méprendre à des guides classiques, le soin apporté à l’image en plus, il suffit de feuilleter quelques pages pour se rendre compte que ces bibles sont dotées d’un supplément d’âme.
Journaliste à Télérama et au Nouvel Obs, Irène Verlaque a embarqué aux côtés des deux photographes Sarah Balhadère et Laura Jalbert pour un road trip curieux et gourmand aux quatre coins d’une île italienne peuplée de légendes et qui réserve encore bien des secrets.
Des pentes de l’Etna aux îles Éoliennes, du marché de Palerme à Taormine et Noto, au fil des cartes détaillées, des flâneries et surtout des nombreuses doubles pages thématiques, portraits, interviews, enquêtes historiques, Sicile se dévore comme une revue d’exception avec une ligne éditoriale réfléchie, un style affirmé et une direction artistique irréprochable. Parce qu’il se présente comme un beau livre et pèse son poids, il n’est pas le meilleur compagnon de voyage, mais il est une source d’inspiration idéale, comme un shoot d’art de vivre à consommer sans modération avant votre départ.