Avec la parution de Petit fruit, Marion Fayolle poursuit son exploration des territoires de l’intime : le désir, la maternité, le corps et le manque. En parallèle, Les aimants prolonge ce travail par le dessin, confirmant une œuvre où texte et image dialoguent sans hiérarchie.
« Le manque, c’est ce qui pousse à écrire, c’est ce qui rend le désir si puissant. Si on ne manque de rien, alors on ne peut plus désirer », nous confie Marion Fayolle à l’occasion de la sortie de son deuxième roman, Petit fruit. Un récit puissant et délicat, où il est autant question d’attente que de silence. Un homme – artiste mutique – s’immisce dans le quotidien d’un couple désireux d’un enfant qui ne vient pas. À cet étrange trio s’ajoute une autre présence : la nature. La nature qui se transforme au rythme des saisons, la nature qui offre les petits fruits que le couple cueille et transforme à son tour avant de les mettre en vente sur les étals du marché. Un récit venu d’un rêve, qui s’est précisé autour des thèmes chers à l’autrice : la famille, la maternité, le désir et, bien sûr, le manque.
« Pourquoi leur amour n’arrive-t-il pas à fabriquer un enfant ? » – en réalité, le pourquoi importe peu ici. Petit fruit aborde la maternité sans maternalisme ni injonction. Il s’agit plutôt d’une reconnexion au corps : l’écouter pour en dépasser les limites. « C’est une chose cruelle de ne pas se voir en dedans », peut-on lire. Marion Fayolle partage ici l’une de ses obsessions : vouloir voir en dedans, chercher à deviner l’intériorité des personnes qu’elle croise.
« Les discussions superficielles m’angoissent, je cherche à voir au travers, au-delà des mots, au-delà des apparences. Quand on veut un enfant, tout se passe en dedans : sous la peau, dans l’invisible. Il faut guetter les signaux, deviner, espérer, projeter… mais on ne peut pas voir. Je manie de la matière, je fouille dans la psyché, je me déplace d’un personnage à un autre, je déborde de moi-même. Ça m’apaise de ne plus ressentir mon corps comme une prison. » Elle magnifie le corps de la femme, loin des tabous. Le sang devient un motif cyclique, au même titre que la cueillette des champignons. Des obsessions, et une origine triple de l’acte de création : la nature, le ventre et le manque.
Personnages anonymes, dialogues intérieurs… Petit fruit fait partie de ces romans où les silences et les respirations racontent autant que les figures que l’autrice dessine « en creux », avec des vides. Le manque de gestes, de mots, de corps offre la poésie dont les lecteurs ont besoin pour assembler les pièces d’un puzzle qui les dépasse et leur parle, pourtant, intimement.
À la lecture de Petit fruit, on éprouve – comme l’autrice en écrivant – le cycle. « On dit parfois plus dans ce qu’on ne dit pas. J’aime l’idée qu’un livre soit comme un vêtement : qu’il s’enfile parce qu’il y a un trou pour la tête, pour les bras, qu’il y ait une place pour l’habiter », complète Marion Fayolle.
Réconcilier des pensées contradictoires
En simultané, les éditions du Tripode publient Les aimants, un recueil réalisé au long cours qui témoigne de tout le paradoxe du lien amoureux. « Une image surgissait, je la dessinais et la gardais jusqu’à avoir une constellation d’illustrations. Quand je dessine, c’est souvent pour matérialiser l’invisible, et aussi pour réconcilier des pensées contradictoires », explique l’autrice. Marion Fayolle joue là encore avec le manque, mais pas seulement : la dépendance, l’attraction, la sexualité et le soin y sont abordés dans toute leur complexité.
Une double sortie qui sonne comme une ligne de conduite : le travail de Marion Fayolle n’a pas à choisir entre le texte et le dessin. Il est l’un, il est l’autre – et parfois les deux à la fois. Si l’autrice a toujours considéré que l’image était une forme de littérature, elle crée ici des images avec parfois peu de mots. Elle touche les corps et les cœurs avec douceur et simplicité. « Il n’y a pas de frontière entre les deux, sinon une frontière dessinée par le marché de l’édition et le système de rayonnage », conclut Marion Fayolle.
Petit fruit et Les aimants sont disponibles depuis le 8 janvier.