« Sex Machine », « I Got You (I Feel Good) », « It’s a Man’s Man’s Man’s World »… Vingt ans après sa disparition, certains titres de James Brown semblent définitivement entrés dans l’inconscient collectif. Mais l’histoire du parrain de la soul, abordée sous un autre angle que celui des tubes mondiaux, méritait bien un gros bouquin. On a interrogé Frédéric Adrian pour papoter du mythe et de l’héritage de James Brown.
Introduction
Le 25 décembre prochain marquera les 20 ans de la disparition de James Brown, figure tutélaire du funk et de la soul afro-américaine depuis le début des années soixante et désormais inscrit au panthéon des grandes figures de la pop music mondiale.
À cette occasion, on s’est plongé dans la copieuse biographie de James Brown (éditions Le Mot et le Reste) par Frédéric Adrian, l’un des spécialistes français des musiques afro-américaines, déjà responsable de livres captivants chez le même éditeur sur Nina Simone et Aretha Franklin.
400 pages passionnantes sur la vie à haute teneur romanesque de l’un des plus grands artistes du 20e siècle. On connaît toutes et tous plus ou moins ses grands tubes, ses frasques, son génie, ses excès. Mais pas toujours tous les recoins d’une (longue) carrière et d’une existence digne d’un personnage de fiction.
Après quelques tentatives réciproques et infructueuses du fameux camel walk (cher à James Brown) et un échange musclé sur le meilleur album à piocher dans la discographie stratosphérique de James Brown, nous voilà donc face à Frédéric Adrian pour lui poser quelques questions sur le Godfather of Soul.
Des BD, des livres, des blogs, un biopic… On a l’impression que tout a déjà été raconté sur James Brown. Pourquoi avez-vous décidé de vous attaquer à votre tour à ce monument de la pop music ?
James Brown est pour moi l’un des créateurs majeurs du 20e siècle. Sans exagération, je pense que ses apports sont comparables à ceux de Picasso ou de Chaplin, avec sa capacité à combiner innovation et succès public. Il y avait déjà eu des livres sur lui en français, mais il me semblait que je pouvais raconter l’histoire de façon un peu différente…
Qu’est-ce que représente selon vous l’œuvre musicale de James Brown pour les différentes générations : celles contemporaines de ses grands succès, celles nées dans les années 70 ou 80, et enfin les suivantes, générations Y et Z ?
Pour beaucoup d’amateurs de musiques afro-américaines, James Brown joue un rôle important, des curieux pionniers des années 1960 pour qui il représentait une musique proprement inouïe, très différente de ce qui se faisait ailleurs, à ceux qui sont entrés dans son univers par le biais du hip-hop dans les années 1980 et 1990.
Même si son influence est moins évidente sur le hip-hop d’aujourd’hui, sa musique reste très présente, dans des pubs, au cinéma, dans des séries, dans les télécrochets… Aujourd’hui encore, il est possible de découvrir James Brown !
Pourquoi le funk de James Brown a-t-il autant marqué les esprits de certains artistes ainsi que d’un très large public, bien au-delà des passionnés de musiques afro-américaines ?
Bizarrement, son succès commercial n’a pas été si important que ça, et les gens qu’il a influencés ont souvent mieux marché que lui ! Son influence sur les autres artistes vient sans doute du côté novateur de ses disques. Même si aujourd’hui des chansons comme Papa’s Got a Brand New Bag ou Sex Machine sonnent comme des évidences, elles ne ressemblaient à rien de connu au moment de leur sortie. Quant au grand public, Brown a l’art des morceaux accrocheurs et dansants : sa musique n’a pas pris une ride sur ce point.
James Brown avait une scénographie singulière lors de ses shows. Avez-vous trouvé d’où lui venaient tous ces rituels alors inexistants dans les concerts de musiques populaires comme les MC, les longues introductions musicales du groupe avant son arrivée sur scène, les danses, la cape ?
Il a toujours accordé une grande importance à la scène et à la qualité de ses concerts. Dès qu’il a pu, James Brown a monté son propre groupe pour l’accompagner, puis sa propre revue pour proposer un spectacle totalement maîtrisé. Sur le jeu de scène, il a deux influences évidentes : le gospel et la boxe, qui ont tous deux un goût prononcé pour la dimension théâtrale et extravertie. Il regarde aussi la façon dont ses prédécesseurs, comme Louis Jordan, organisent leurs concerts, avec les uniformes, les chorégraphies très réglées…
James Brown avait la réputation d’être particulièrement dur avec les femmes et ses musiciens.
Le personnage a sa face sombre, de façon évidente. Si sa violence envers les femmes est connue de longue date – et j’en parle dans le livre –, ses mauvais comportements sont bien plus larges. Les histoires d’amendes infligées aux musiciens font partie du folklore mais sont bien réelles ; j’ai découvert également des témoignages précis de violences physiques infligées à ses musiciens et aux gens de son entourage.
On ne peut pas songer à James Brown sans penser à quelques-uns des architectes qui ont fait le « son » des productions estampillées JB’s : Fred Wesley, Maceo Parker, Pee Wee Ellis, Bobby Byrd… Dites-nous en plus sur cette branche du funk ?
James Brown a toujours su s’entourer. Il faut dire qu’il ne lit pas et n’écrit pas la musique. C’est l’homme des idées, que ses collaborateurs mettent en forme. Ses directeurs musicaux (Nate Jones, Pee Wee Ellis et Fred Wesley pour citer les principaux) contribuent largement au résultat final, sans toujours être crédités, même si Wesley a toujours dit que le job était très bien payé !
Sa galaxie comprend aussi de nombreux solistes marquants, comme Maceo Parker, Bootsy Collins ou le guitariste Jimmy Nolen, ainsi que des « voix » qui ont porté sa musique, comme Bobby Byrd, un autre collaborateur emblématique (c’est lui qui assure la seconde voix sur Sex Machine), ou une série de chanteuses comme Vicki Anderson, Martha High, Marva Whitney, Lyn Collins…
James Brown a quand même pondu quelques titres emblématiques à forte connotation sociale. Quelles étaient ses relations avec les hommes politiques ?
James Brown a toujours été un artiste engagé : il a soutenu la démarche de Martin Luther King en participant à des événements comme la March Against Fear lancée par James Meredith en 1966, et son Say It Loud – I’m Black and I’m Proud deux ans plus tard est l’un des hymnes de la lutte pour les droits civiques.
Il a ensuite soutenu, parfois maladroitement ou naïvement, des hommes politiques, souvent démocrates, mais également Nixon, toujours dans l’idée de faire avancer ses idées.
Et avec l’industrie musicale – les maisons de disques, les organisateurs de concerts, les médias/journalistes –, les relations étaient-elles tumultueuses à l’image du bonhomme ?
Le goût de l’indépendance ne lui a pas valu que des amis. Il a été souvent en conflit avec ses labels – King d’abord, Polygram ensuite –, et l’industrie lui a fait payer son arrogance lorsque le succès a diminué. Il n’a jamais été reconnu par la profession dans son ensemble : il n’a gagné que trois Grammys, dont un pour les notes de pochette du coffret Star Time ! Mais c’était sans doute le prix à payer pour son choix de faire les choses à sa façon, quoi qu’il en soit.
Si vous n’aviez que 3 titres à choisir parmi les centaines enregistrés par James Brown, quels seraient-ils et pourquoi ?
C’est difficile de faire un choix : Brown a énormément enregistré, sur une longue période et dans des registres très variés. S’il faut vraiment trancher, je partirais de Please, Please, Please, parce que c’est le début et que les bases de son style sont déjà posées.
J’irais ensuite vers Papa’s Got a Brand New Bag, car c’est le morceau où il affine son approche personnelle et se démarque nettement de ses contemporains.
Enfin, Get Up (I Feel Like Being a) Sex Machine, parce que c’est la quintessence du funk, un son qu’il n’a cessé de perfectionner tout au long de sa carrière.
Dans la même idée, quel serait votre conseil auprès de nos clients s’ils ne devaient choisir qu’un seul et unique album du « Godfather of Soul » ?
Brown n’est pas vraiment un artiste d’albums studio : la meilleure porte d’entrée reste les compilations qui rassemblent les singles originaux, comme 20 All-Time Greatest Hits, même si cela ne reste qu’un survol. Sinon, il y a les enregistrements en public, véritable spécialité de James Brown. Le premier Live at the Apollo, sorti en 1963, est souvent considéré comme l’un des meilleurs albums live de tous les temps — et c’est à peine exagéré.
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Propos recueillis par Julien D. en octobre 2026.