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Ella Fitzgerald : pourquoi elle reste la « First Lady of Song », 30 ans après sa disparition

06 août 2026

Par Manue

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Le 15 juin 1996, Ella Fitzgerald disparaissait après plus de 60 ans de carrière. Issue d’une famille pauvre, orpheline tôt, la chanteuse américaine a construit pas à pas un parcours hors norme. Son succès, elle le doit à ses rencontres, mais aussi et surtout à un talent presque inné qu’elle a fait grandir à force de travail. De Harlem à Beverly Hills où elle est décédée, on vous explique pourquoi elle a eu – et aura toujours – une influence majeure sur l’histoire de la musique.

Introduction

« Comment, à partir d’une famille indigente du Harlem pauvre ravagé par la crise de 1929, a-t-elle pu vaincre les préjugés et finalement se produire sur les scènes les plus prestigieuses, susciter l’admiration des foules, des autres vocalistes et des musiciens ? » C’est par cette phrase que commence l’écrivain Jean-Pierre Jackson dans sa biographie sur Ella Fitzgerald, parue en mai 2026.

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Se poser cette question permet de comprendre combien arriver au sommet n’a pas été chose facile pour la chanteuse américaine. Son ascension, elle la tient à des coups du destin, mais aussi et surtout à une forte opiniâtreté.

Une trajectoire hors du commun

L’environnement de son enfance est bien loin des scènes prestigieuses qu’elle va fouler. Du Red Light District près du Bronx à Harlem, son milieu est plutôt celui de quartiers pauvres où règnent proxénètes et gangsters.

Dans la famille d’Ella, on aime la musique. La fillette apprend un peu le piano et le solfège, mais c’est grâce au gospel qu’elle va se découvrir. C’est là, dans les chœurs, qu’elle va « projeter sa voix, contrôler l’intonation, faire partie d’un ensemble, connaître les bases rudimentaires de l’harmonie et … phraser rythmiquement« , explique Jean-Pierre Jackson. 

Pourtant, elle ne rêve pas d’être chanteuse. Très jeune, Ella veut danser, passionnée par les rythmes endiablés des claquettes, du ragtime et du Turkey Trot.

L’année 1934 est décisive. Lors d’un de ces concours hebdomadaires à l’Apollo Theater, elle compte montrer ses talents de danseuse, mais la présence des Edward Sisters, qui scient tout le monde ce soir-là, lui fait changer d’avis. Elle est terrifiée sur scène ; le public la hue. Le maître de cérémonie se moque même de ses vêtements.

Elle demande alors au groupe de jouer Judy de Hoagy Carmichael, une chanson interprétée par Connee Boswell que sa mère adorait. Hésitante au départ, elle finit le morceau en clouant le bec au public, qui demande un rappel. C’est le premier coup du destin.

Ce soir-là, le saxophoniste et arrangeur Benny Carter, qui faisait partie du groupe, est impressionné. Il l’aide à lancer sa carrière en la présentant à ses connaissances dans le milieu. Deuxième coup du destin.

Alors qu’elle se produit en janvier 1935 avec le Tiny Bradshaw Band au Harlem Opera House, Chick Webb la remarque et, bien qu’il ait déjà engagé un chanteur, lui donne très vite sa chance. Troisième coup du destin.

Des rencontres décisives

Une autre rencontre va faire basculer la carrière d’Ella : celle avec son manager, Norman Granz, au milieu des années 50. Souhaitant absolument travailler avec elle, il la convainc de quitter Decca en 1955 pour son propre label, Verve.

Avec lui, elle va monter les marches de la célébrité. Plus qu’un manager, Norman Granz a été un partenaire artistique et financier qui a fait décoller sa carrière. Ce fervent défenseur des droits civiques faisait en sorte que ses artistes ne soient plus victimes de discrimination raciale.

Norman Granz

Norman Granz n’est pas le seul à défendre Ella face à la discrimination qu’elle subit en tant que femme noire. Norma Jeane Baker, alias Marilyn Monroe, a aussi joué un rôle à ce propos.

En 1954, la célèbre boîte de Los Angeles, le Mocambo, refuse à Ella d’entrer et de s’y produire en raison de sa couleur de peau. Elle est pourtant déjà connue à cette époque. Marilyn, qui adore la chanteuse, intervient auprès du gérant, lui signifiant que si Ella s’y produit, elle viendra tous les soirs se mettre à une table au premier rang pour l’écouter. Imaginer sa présence tous les soirs dans son établissement lui fait, illico presto, changer d’avis. Ce coup de pouce lui permet de multiplier les contrats.

Sa voix pour seul instrument

Et dire qu’Ella ne voulait pas devenir chanteuse… Le monde serait passé à côté d’une voix exceptionnelle. La dame possède une tessiture de trois octaves, mais ce qui la rend si unique, c’est ce timbre si clair et cette diction parfaite. Ella n’a pas fait d’études de musique à proprement parler, mais elle a une oreille absolue et, surtout, un instinct musical que peu possèdent.

Son sens du rythme et de l’harmonie lui permet d’explorer différents territoires musicaux (bebop, blues, ballades, pop…), s’appropriant tous ces genres avec un naturel et une élégance rares, passant de l’un à l’autre avec une aisance époustouflante. Chaque chanson devient une signature qu’aucun⸱e autre interprète ne pourrait reproduire.

Cette voix-instrument trouve son terrain de jeu ultime dans le scat. Ce n’est pas elle qui l’invente – Louis Armstrong, par exemple, en faisait avant elle –, mais son sens de l’improvisation et sa musicalité en font la reine incontestée. C’est quoi, le scat ? Une technique vocale qui consiste à chanter sans paroles, en imitant le son produit par des instruments.

Nous sommes en 1935. Un jour, alors qu’elle chante dans l’orchestre de Chick Webb un titre qu’elle connaît pourtant par cœur, c’est le trou noir, elle oublie les paroles. Que faire ? Partir en courant, faire arrêter l’orchestre pour recommencer ? Que nenni. Ella ne se démonte pas et se met à improviser quelques notes, tout simplement. C’est le début d’une longue histoire d’amour avec le scat. Petit à petit, elle en fait son propre langage, enregistrant même des morceaux comme Flying Home ou How High the Moon

Son improvisation légendaire de Mack the Knife à Berlin en 1960 – où elle oublie les paroles et improvise tout le reste – est devenue un moment mythique de l’histoire du jazz. Ce soir-là, « elle invente des lignes absurdes, joue avec le rythme, détourne les mélodies. Elle glisse même une imitation inattendue de Louis Armstrong, déclenchant des rires chaleureux. Ce qui devait être un accident devient un tour de force« , écrit Aleyna Ozcan pour Jazz Radio.

Un répertoire immense, référence dans l’histoire de la musique

Cette musicalité et cet instinct lui permettent de chanter avec les plus grands musiciens de l’époque, tels que Duke Ellington, Dizzy Gillespie ou encore Count Basie. Tout le monde veut travailler avec elle.

Et bien sûr, comment ne pas se souvenir de ce duo de légende entre Ella et Louis Armstrong ? Elle enregistrera un album avec lui et, devant le succès, un deuxième. Une nouvelle version d’Ella & Louis paraîtra d’ailleurs le 15 septembre 2026, incluant trois titres inédits. 

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Ils chanteront aussi Porgy et Bess, ce magnifique opéra composé par les frères Gershwin, où figure l’une des plus grandes chansons, Summertime.

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Ella s’approprie aussi tous les plus grands songbooks – Norman Granz voulant populariser son artiste en lui faisant enregistrer des disques de poètes et/ou compositeurs majeurs de l’époque (Cole Porter, Irving Berlin, Duke Ellington, Jerome Kern, George et Ira Gershwin, entre autres). Elle en enregistre huit, de 1956 à 1964. Ses interprétations du Great American Songbook sont devenues LES versions auxquelles tout artiste se réfère.

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Le Cole Porter Song Book, par exemple, sera intronisé au Grammy Hall of Fame en 2000 – ce prix spécial créé en 1973 pour honorer les enregistrements d’au moins vingt-cinq ans à l’importance qualitative ou historique –, avant de rejoindre en 2003 le Registre national des enregistrements de la Bibliothèque du Congrès. Un véritable pan de l’histoire de la musique.

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Une carrière XXL récompensée à foison

Lorsque l’on parle de musique et d’art en général, les chiffres ne veulent pas forcément dire grand-chose. Concernant ceux d’Ella Fitzgerald, ils expliquent la popularité et la longévité qui font d’elle une légende. Elle travaille presque tous les jours : enregistrements, concerts ou plateaux de télé, perfectionnant encore et encore ses interprétations.

Les enregistrements et les albums pleuvent tout au long de ses 60 ans de carrière ; les prix aussi : 14 Grammy Awards. Fitzgerald est devenue la première femme afro-américaine à remporter un Grammy Award, en 1958, avec deux récompenses : celle de la meilleure performance jazz individuelle et celle de la meilleure performance vocale féminine. Elle a même son étoile sur Hollywood Boulevard.

Ce n’est pas un hasard si on la surnomme la « First Lady of Song », la Première dame de la chanson. À l’époque, c‘était l’interprète qui devait chanter tout nouveau morceau car, avec elle, le son prenait une dimension qui touchait à la perfection.

Lors d’un entretien accordé à la CBC en 1974, Ella Fitzgerald déclarait : « Ce que je chante, c’est seulement ce que je ressens… L’autre jour, une dame m’a posé des questions sur les cours de musique et je n’y ai jamais pensé, à l’exception de ce que j’ai dû apprendre… à l’école. Je n’ai jamais pris de cours de respiration. J’ai dû y aller par moi-même, et je suppose que c’est comme ça que j’ai acquis un style. »

« Ce que je chante, c’est seulement ce que je ressens. » Ella Fitzgerald

Aussi simple que ça. Cela explique la reconnaissance de plusieurs chanteur⸱euses, musicien⸱nes d’hier et d’aujourd’hui, pour la « First Lady of Song », qui a succombé à un accident vasculaire cérébral (AVC) le 15 juin 1996 à l’âge de 79 ans chez elle à Beverly Hills. Elle aura repoussé toutes les limites, et notamment celle de la couleur de peau, ouvrant la voie à tous⸱tes les artistes noir⸱es américain⸱es, d’Aretha Franklin à Beyoncé. Respect.

Si vous avez peur de vous lancer dans la discographie immense d’Ella et que vous êtes amateur⸱ices de vinyles, un best of est prévu le 10 octobre 2026. Si vous préférez les versions live, le Live At Falkoner Theatre (enregistré au Danemark, pays d’adoption d’Ella) sort le 7 août. Une bonne entrée en matière.

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