Décryptage

Depuis quand on triche dans les jeux vidéo ?

15 février 2024
Par Valentin Boulet
Depuis quand on triche dans les jeux vidéo ?
©Rockstar Games

Dans cette série, on tentera de revenir à l’origine d’une mécanique de jeu, de game design ou tout simplement d’une fonctionnalité qui a changé pour toujours l’histoire du jeu vidéo. Après le concept du monde ouvert, on s’intéresse ce mois-ci à la triche.

Que ce soit pour propulser l’expérience transgressive à son paroxysme en prenant le contrôle d’un tank au milieu de la ville dans GTA, pour se libérer des barrières à notre créativité en récupérant 50 000 Simflouzes d’un coup dans les Sims, ou pour venir à bout de mécaniques de gestion trop difficiles à comprendre pour un enfant en s’offrant des ressources illimitées dans Age of Empires, la triche était une mécanique incontournable dans la découverte des jeux vidéo. Si les cheat codes en tant que tels ont aujourd’hui disparu de la pratique, on y reviendra, ils sont incontournables dans la culture jeu vidéo, et ont très certainement participé à la populariser.

On s’intéressera ici principalement aux jeux vidéo d’une certaine époque, et donc majoritairement à des jeux solo et sur console. Mais alors, peut-on vraiment parler de triche, si personne n’a été dupé dans l’affaire ? En réalité, si les trois exemples cités au-dessus présentent des situations bien différentes, tous ont un but commun : celui de générer du plaisir. Si s’offrir toutes les armes du jeu dans GTA peut bien évidemment participer à rendre la complétion de l’aventure plus facile, c’est avant tout pour profiter au maximum de l’expérience de liberté offerte par le titre que les joueuses et joueurs retenaient par cœur des combinaisons d’une dizaine de touches.

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D’ailleurs, pour le Larousse, tricher au jeu signifie « enfreindre les règles ». En l’occurrence, les règles d’un jeu vidéo ne peuvent être inscrites autre part que dans son code source. Or pour qu’un cheat code fonctionne, il faut qu’il soit inscrit dans ce fameux code source. Il fait donc partie des règles, et l’utiliser n’est donc pas synonyme d’une effraction. On en vient donc au sujet qui nous intéresse vraiment, à savoir pourquoi et depuis quand les cheat codes font-ils partie de nos vies de joueuses et joueurs ?

Les premiers cheat codes

Comme souvent dans l’histoire des jeux vidéo, plusieurs jeux prétendent être les pionniers. Trois jeux sont régulièrement cités comme étant les premiers à proposer une mécanique de triche. D’abord, le fameux Adventure, sorti en 1979 sur Atari 2600, offrait aux plus malins la possibilité de découvrir un message caché dans une zone théoriquement inaccessible, en récupérant une clef presque invisible. Le message étant en réalité le nom du développeur du jeu, Warren Robinett, qui souhaitait laisser sa trace dans un jeu qui ne proposait aucun crédit. On peut donc difficilement parler de triche, et ce message est avant tout connu pour être le premier easter egg de l’histoire des jeux vidéo.

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En 1983, un nouveau jeu de plateforme sort sur ZX Spectrum : Manic Miner. Le but du jeu était de parcourir vingt cavernes différentes pour y récolter un objet particulier, le tout avant que le héros ne vienne à bout de son oxygène. Mais pour accéder à n’importe quelle caverne dès le début de l’aventure, il était possible d’entrer une suite de chiffres bien particulière dans la console : 6031769. Des chiffres qui n’ont pas été choisis au hasard, puisqu’il s’agit tout simplement du numéro de permis de conduire du créateur du jeu, Matthew Smith. De quoi comprendre qu’il n’y a rien de hasardeux dans la présence de ce code de triche dans le jeu.

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Pour comprendre pourquoi il s’y trouve, on peut s’intéresser à un autre exemple, particulièrement célèbre : le Code Konami. Alors qu’il finalisait le portage du jeu Gradius sur NES en 1986, Kazuhisa Hashimoto se devait de parcourir le jeu jusqu’à son terme encore et encore à la recherche du moindre bug. Problème, le temps presse, et le jeu est tellement difficile que même pour un développeur aguerri, il n’est pas évident d’en voir le bout. Pour se faciliter la tâche, il inscrit donc dans le code du jeu une suite de commandes permettant d’obtenir des vies supplémentaires et un bonus de dégâts dès le début du jeu (haut, haut, bas, bas, gauche, droite, gauche, droite, B, A). Bien évidemment, il oubliera de retirer sa petite astuce avant d’envoyer le jeu à l’impression, et le reste appartient à l’histoire.

Les joueuses et joueurs finiront pas s’en rendre compte, ce qui offrira une énorme popularité au jeu. Konami embrasse alors le phénomène, et conserve la mécanique dans ses autres productions, notamment dans Contra, qui sortira l’année suivante en 1987.

L’âge d’or du cheat code

Le Code Konami est encore aujourd’hui bien connu des joueuses et des joueurs et de la sphère internet en général, tout comme le nom de son créateur, qui a largement été célébré à la triste occasion de son décès, en 2020. Plus qu’une mécanique de jeu innovante et transgressive, il avait offert à la communauté une occasion de se souder au travers d’un petit secret à partager.

Bien sûr, très vite le secret n’en est plus un, et tous les éditeurs comprennent l’intérêt d’inscrire des cheat dans leurs productions. D’une part pour offrir une nouvelle manière de jouer au public, mais aussi pour faire marcher le bouche à oreille, et générer ainsi une promotion gratuite. Certains cheat codes sont même intégrés sans aucun secret dans les jeux, comme c’est le cas dans le fameux Golden Eye 64. En dehors de la triche « organique », qui consiste à regarder la partie de l’écran scindé de son adversaire pour connaitre sa position, Golden Eye offrait la possibilité de rentrer des codes pour s’offrir une capacité d’invincibilité, ou même pour augmenter considérablement la taille des têtes des personnages dans un but purement humoristique.

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Mais attention, si l’utilisation de l’un de ces codes vous permettait de terminer les niveaux, ces derniers n’étaient en revanche pas « officiellement » complétés, et seul une complétion à la loyale vous offrait la validation ultime. Une nouvelle manière de concevoir le cheat code, que l’on retrouvera quelques années plus tard, pour la disparition du phénomène.

La chute

A l’heure où sont écrites ces lignes, la triche n’a évidemment pas disparu de l’univers du jeu vidéo. Des programmes tiers sont utilisés pour obtenir un avantage considérable sur ses adversaires dans des jeux compétitifs en ligne comme Counter Strike 2, Call of Duty Warzone ou encore Valorant. Dans ce cas précis, le concept de triche est par ailleurs bien plus évident, puisque non seulement les mécaniques de triche n’ont pas été inclues dans le code par les développeurs du jeu, mais en plus, ces dernières sont utilisées au dépens des autres joueuses et joueurs.

En revanche, les cheat codes n’existent pratiquement plus dans les jeux vidéo récents. Une disparition qui s’explique par plusieurs facteurs, à commencer, bien que cela semble un peu contradictoire, par la démocratisation d’internet. Dans les années 1990, pour connaître un code, il fallait l’avoir appris d’un autre joueur, ou le trouver dans un magazine spécialisé. De quoi offrir le sentiment de faire partie d’un club de privilégiés, qui connaissent le jeu mieux que les autres. Et si l’arrivée de ces codes sur les sites internet a grandement participé à leur développement, et notamment d’un petit site de trucs et astuces devenu l’empire Jeuxvideo.com, la saveur commençait doucement à s’estomper. Ce qui semblait être le début d’un âge d’or était en réalité le début de la fin.

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Mais ce qui a définitivement mis un coup d’arrêt à la mode des cheat codes, c’est l’arrivée de la 7ème génération de consoles, les premières à être véritablement connectées. Avec son Xbox Live, un service qui a révolutionné le jeu en ligne sur console, Microsoft invente le concept de profil, qui permet de partager à ses amis ses accomplissements dans des jeux solo. D’un simple clic dans l’interface de la console, on peut consulter lequel de ses amis a terminé le plus de jeux dans l’année, et donc comparer les réussites des uns et des autres. Un sentiment d’accomplissement indispensable aux yeux des éditeurs pour générer de l’engagement. Or si des joueuses et joueurs parviennent à obtenir les mêmes « trophées » – pour prendre le même exemple chez PlayStation – grâce à un code et donc sans aucun effort, la récompense n’a plus la même valeur.

Ainsi, les codes de triche ont petit a petit disparu. Une évolution qui aura sans doute eu du bon, notamment avec l’arrivée de nouvelles mécaniques d’accessibilité et la possibilité de réduire la difficulté des jeux, pour que chacune et chacun puisse y prendre du plaisir. Après tout, c’est bien la seule chose qui compte.

Mais qu’en est-il du petit plaisir coupable de la transgression ? Heureusement, ce sentiment n’a pas disparu, et utilise simplement de nouvelles mécaniques pour s’exprimer. Lorsqu’un passage nous bloque dans un jeu d’aventure, et que l’envie d’en voir le bout surpasse celle de se mettre au défi, on se précipite sur Youtube pour trouver un Let’s Play dans lequel un jeune youtuber de 15 ans nous humiliera en trouvant directement la solution d’une énigme qui nous bloque depuis des heures. Dans le genre plaisir coupable, on fait difficilement mieux.

Le studio belge Larian, qui vient d’être logiquement récompensé du titre de Game Of The Year 2023 pour Baldur’s Gate 3, semble l’avoir bien compris, et vous propose même une nouvelle option pour lutter contre vous-même. Alors qu’un grand nombre d’action du jeu repose sur vos réussites ou non sur des lancés de dés, il est possible de relancer sa partie à partir de la dernière sauvegarde en cas d’échec. Pour répondre à ce problème, Larian a développé un nouveau mode de difficulté appelé « Honneur », qui ne vous offrira l’accès qu’à une seule sauvegarde par partie. Heureusement, GTA VI arrive, et avec lui, sans aucun doute, sa liste de cheat codes à imprimer sur une feuille pliée en quatre et soigneusement rangée dans la boite. 

Article rédigé par
Valentin Boulet
Valentin Boulet
Conseiller fnac.com jeux vidéo et high tech
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