Critique

À la ligne, Joseph Ponthus écrit ses feuillets d’usine au bout du fil de sa chaîne

06 mai 2019
Par Sébastien Thomas-Calleja
À la ligne, Joseph Ponthus écrit ses feuillets d’usine au bout du fil de sa chaîne
©dr

Sans point ni virgule, juste des mots les uns après les autres pour consigner ses pensées, les ordonner, rendre compte de sa réalité, et ne pas sombrer. Joseph Ponthus partage son quotidien d’ouvrier dans une conserverie de poissons et un abattoir breton. Jour après jour, à la chaîne. À la ligne.

La ligne de production

 A-la-ligne

Un ouvrier lettré, c’est ainsi qu’on pourrait le qualifier : hypokhâgne, khâgne, Joseph Ponthus-Le Gurun n’a pas le profil socio-culturel d’un prolétaire. Après ses études littéraires, il occupera un poste d’éducateur spécialisé à la mairie de Nanterre. Il se consacre à des jeunes en difficulté avec lesquels il publiera en 2012 un recueil de témoignages sur leur condition et leur rapport à la société, intitulé Nous, la cité, aux Éditions La Découverte.

C’est son mariage en 2015, après avoir suivi la femme de sa vie, son « épouse amour », qui le conduira à s’inscrire dans une agence d’intérim, ne trouvant pas d’emploi dans le secteur social. S’occuper, mais aussi manger, travailler pour ne pas devenir fou d’ennui, se libérer de ses angoisses dues à son inactivité, mais aussi « gagner sa croûte ». L’usine lui permettra d’arrêter les psychotropes, mais le jettera en même temps dans les bras d’une nouvelle aliénation.

« Opérateur de production » : le nom officiel de son poste tout en nuances hypocrites dont on sait parfois habiller la langue. Tour à tour produire sur les lignes crevettes, bulots, poissons frais ou panés, avant de rejoindre l’aristocratie de l’agroalimentaire : la viande. Des lignes de carcasses bovines à « tirer tracter trier porter soulever peser ranger ». Des lignes et des chaînes. Le corps en mode automatique. La pensée brève, fulgurante pour ne pas mourir.

La ligne droite

Contrairement à d’autres ouvrages de littérature prolétarienne – citons par exemple un des plus connus et des plus admirés, L’Établi de Robert Linhart, À la ligne n’est pas l’œuvre d’un intellectuel qui aurait expérimenté l’usine quelques temps afin d’en rapporter un témoignage. Joseph Ponthus n’a pas le choix. C’est son emploi, son travail qui le fait vivre tout autant qu’il le détruit. La fatigue, puisque c’est le mot générique, même s’il reste très en deçà de sa réalité ; avec l’épuisement, on s’en rapproche ; l’accablement serait peut-être plus juste. Les horaires décalés, les gestes répétés, les muscles sans cesse sollicités, les postures malaisées, et le sommeil qui disparaît. L’envie de fuir, de tout arrêter, pour cesser enfin de penser à demain. Car on ne sort jamais totalement de l’usine. Elle est toujours avec nous. 

À travers cette « monotonie lancinante », l’auteur interroge notre part de machine. Jusqu’où peut-on supporter l’aliénation ? Cette sensation instinctive que notre corps n’est plus qu’un objet auquel on demande des actions répétées, littéralement insensées et soumises à leur seule efficacité.

Ces machines dont on dépend également car ce sont elles qui font fonctionner la ligne, quand elles ne tombent dramatiquement en panne, nous obligeant à encore, toujours plus vite, accélérer la cadence pour rattraper le retard. Ces machines sans lesquelles on ne peut aller travailler, car il faut bien trouver un moyen de se transporter jusqu’à l’usine, en pleine nuit, sans voiture personnelle. Heureusement, il existe encore la solidarité, quand elle n’est pas empêchée par les horaires qui changent tout le temps. « Deux tiers d’intérimaires pour un tiers d’embauchés Les patrons doivent savoir ». Accepter et se taire, c’est la condition de l’intérimaire.

La ligne parallèle

Joseph Ponthus choisit de s’exprimer. C’est peut-être son passé qui le sauvera : ses pensées sont parsemées de références littéraires classiques : Alexandre Dumas, Émile Zola, ou encore Guillaume Apollinaire. « Attendre et espérer », c’est ce qui le fait tenir, supporter. 

Les chansons également, qu’il connaît si bien : Barbara, dont les vers peuvent apparaître à toute occasion, mais surtout celles de Trenet, dont La Folle complainte l’enchante, le rassure, et lui apporte cette distanciation comique qui le sauve de l’aliénation lorsqu’il dépote, par exemple, des heures durant des « chimères », car ce sont aussi des poissons. 

Des poissons, des illusions, mais aussi des espoirs. Ceux que l’amour vous apporte : sa femme qu’il aime tant, ou ceux que vous donne le réconfort des manifestations de joie de son chien « Pok Pok ».

En vers libre et sans ponctuation, jouant sur les mots, la répétition et la scansion, À la ligne, sous-titré Feuillets d’usine est plus qu’un poème, c’est un chant dédié « aux prolétaires de tous les pays, aux illettrés et aux sans dents ». Un texte original et vivifiant qui a valu à son auteur le prix RTL-Lire 2019, ainsi que la récompense du comité Régine Deforges distinguant un premier roman.

À découvrir, forcément !

Parution le 3 janvier 2019 – 266 pages 

Photo d’illustration © Jai79 sur Pixabay 

Article rédigé par
Sébastien Thomas-Calleja
Sébastien Thomas-Calleja
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