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Les Salauds Gentilshommes : des « cinglés étrangement plaisants »

22 mai 2014
Par JR Rosny
Les Salauds Gentilshommes : des "cinglés étrangement plaisants"

Les Salauds Gentilshommes sont, comme l’atteste le nom qu’ils se sont donnés, de fieffés salauds. Mais tout est dans le « gentilshommes ». Voleurs, certes, mais avec superbe. Et pas n’importe qui, s’il vous plaît : seuls les nobles méritent qu’on les dépouille – et bien évidemment, tout l’intérêt de la chose réside dans le fait qu’ils ne soient pas au courant. « La cupidité avant l’imagination »

Les Salauds Gentilshommes sont, comme l’atteste le nom qu’ils se sont donnés, de fieffés salauds. Mais tout est dans le « gentilshommes ». Voleurs, certes, mais avec superbe. Et pas n’importe qui, s’il vous plaît : seuls les nobles méritent qu’on les dépouille – et bien évidemment, tout l’intérêt de la chose réside dans le fait qu’ils ne soient pas au courant.

« La cupidité avant l’imagination »

Locke Lamora, pièce angulaire de ce roman, intègrera cette originale confrérie afin d’en subir le rude apprentissage. Tout commence par un prologue dans lequel le petit Locke, alors âgé de seulement cinq ou six ans – difficile d’estimer l’âge d’un orphelin vagabond – se fait enrôler par le Faiseur de Voleurs. Cet homme aux allures de barrique sur pattes récupère les enfants laissés sur le carreau – j’aime autant vous dire que les services sociaux ne sont pas très développés à Camorr, – et les exploite en tant que source de revenus. Basés sur la Colline des Ombres, les conditions de survie sont telles que peu nombreux sont les enfants qui en sortent vivants… Pourtant Locke, lui, échappera à ce Destin funeste – il est rarement d’une couleur différente, dans les Ombres. Aussi petit qu’effronté, ses initiatives finiront par ne plus plaire au Faiseur de Voleurs… Mais plutôt que de lui dessiner un second sourire avec sa lame, ce dernier l’emmènera auprès du Prêtre Aveugle du temple de Perelandro, voir s’il peut en tirer quelque chose. Cet homme d’église (qui dispose d’étonnants réflexes, pour un aveugle !) n’est bien évidemment pas plus prêtre qu’aveugle, car tout est mensonge et faux-semblants, dans les bas-fonds de la grande ville de Camorr… Là, en compagnie de Calo et Galdo, deux jumeaux qui s’amusent à ne pas se distinguer l’un l’autre, Locke apprendra les bonnes manières dans le but ultime de se tenir à la table de nobles, commerçants et autres puissants sans que ces derniers se doutent le moins du monde qu’ils partagent pain et alcool avec ce qu’ils redoutent le plus : un galapiat, un escroc, bref, un voleur. Objectif ambitieux prévu pour s’étaler sur quelques années…

La structure narrative des Mensonges de Locke Lamora n’étant pas linéaire (à la manière d’un Roi écorché, par exemple), nous retrouvons Locke dans le premier chapitre. Il s’est alors écoulé près de vingt ans et Locke, celui qui était le petit Locke Comme-son-père Lamora, a déjà acquis son surnom de Ronce de Camorr. Souple, de constitution solide (à vérifier, tout de même) et avec autant de piquant que cette saloperie de buisson épineux, Locke Lamora est aussi insaisissable que redouté. Fringant tel Arsène Lupin il est sur un gros coup, et c’est le moment de jouer juste. Ses prouesses et celles de sa bande sont entrecoupées d’interludes contant ses premières années en tant qu’apprenti : on s’aperçoit donc que la confrérie a évolué, même si Calo et Galdo (à moins que ce ne soit l’inverse ?) sont toujours présents, tout en suivant les méthodes au final peu orthodoxes du Prêtre Aveugle.

Les personnages sont loin d’être des tendres entre eux. Grâce à son style brut coupé au couteau, et un phrasé du même bois que ses personnages des bas-fonds de Camorr, Scott Lynch distille un humour incisif, aussi noir qu’il peut être caustique.

 « C’était un accident, dit enfin Locke. Un accident pour tous les deux.
 – Pardon ? J’ai dû mal entendre. J’aurais juré t’avoir entendu dire : « Balancez-moi par-dessus le parapet, je suis un petit con et je suis prêt à mourir tout de suite ». (Locke, au Prêtre Aveugle)

Dans cette petite confrérie des Salauds Gentilshommes, chacun respecte et aime l’autre à sa manière, – encore faut-il gagner ce respect et cet amour, communément appelé « confiance », et la chose est loin d’être aisée – mais cette manière est souvent bourrue. En revanche une fois que l’on fait partie du groupe, on en fait partie pour de bon, à l’instar d’une fratrie.

Le crime organisé fait partie de la ville de Camorr – sorte de Venise imaginaire à une époque Renaissance tout aussi imaginaire – et fait en quelque sorte partie du quotidien. Tout le monde détrousse tout le monde, à son niveau, et finalement un certain équilibre s’instaure.

« Par les dieux, j’adore cet endroit, dit Locke en se tapotant les hanches. Parfois, je me dis que cette ville a été mise ici pour satisfaire les dieux et leur amour du crime. Les pickpockets détroussent les passants, les marchands détroussent ceux qu’ils parviennent à duper, le capa Barsavi détrousse les détrousseurs, les petits nobles détroussent pratiquement tout le monde, et le duc Nicovante sort parfois avec son armée et dépouille Tal Verrar ou Jerem, sans parler de ce qu’il inflige à ses propres nobles et à ses féaux.
– Ça fait de nous des détrousseurs de détrousseurs, dit Moucheron. On fait mine d’être des détrousseurs travaillant pour un détrousseur de détrousseurs.
– Certes (…). Considérons-nous comme une sorte de taxe sur les nobles qui ont plus d’argent que de prudence. »

Alors que d’autres se contenteraient de bêtement dépeindre une ville en guise de décor, Scott Lynch la rend vivante. Camorr, à l’instar d’Ankh-Morpork, est une cité-personnage grouillante de vie. Tellement charismatique et tellement présente, ses enchevêtrements, ses bas-fonds et ses sommets font d’elle un personnage à part entière de ce roman fourmillant. Ses personnages évoluent véritablement sous nos yeux, jamais prostrés dans des postures figées : chacun a toujours quelque chose à faire, à Camorr. Et c’est même d’ailleurs pour la plupart une question de vie ou de mort…

A partir du moment où le lecteur commence cette histoire, un a priori germe inconsciemment dans son cerveau. En effet le héros est un malfaiteur, un criminel d’une espèce particulière : un voleur. Son attitude fait tout de suite penser à la grande gueule arrogante de classe internationale qu’est Arsène Lupin, ou à un genre de Robin des Bois qui détrousserait les riches pour distribuer aux pauvres, bon comme il est. Mais là, non. Locke Lamora a certes une grande gueule ; oui, il détrousse, mais pour lui et sa bande. Pour faire la nique à cette société de bourges, peut-être. Mais certainement pas pour autrui. Qu’ils se débrouillent ! Et je suis poli. Ce n’est pas qu’il s’en moque, mais c’est déjà tellement difficile de rester en vie, qu’une fois qu’on a compris comment faire, on ne va pas dévoiler ses secrets à la cantonade. Car Locke Lamora – la Ronce de Camorr ! – n’a aucune vertu. Non, ce n’est pas vrai. Mais il est sacrément cupide, quand même. Lui aussi en a bavé, lui aussi a subi ce système imposé par les puissants, il en a perdu sa famille, il a plusieurs fois été obligé de boire une bouteille d’huile de gingembre –  oui, bon, quelquefois il le méritait –  et maintenant il prend sa revanche, en bernant ces nantis de la pire (meilleure ?) manière : en se faisant passer pour l’un des leurs. Et c’est énorme. Et puis Scott Lynch a aussi pour lui le sens de la formule, à tel point que l’on croirait parfois lire du Neil Gaiman (pour moi c’est un compliment) :

« Il eut un sourire horrible et artificiel, celui d’un homme sans enfant tentant de calmer la colère d’un bébé. »

Il sait rendre ses personnages attachants (mieux : addictifs, et c’est très dur), les descriptions ne lassent jamais, les pauses dans le récit sont savamment dosées… Ce roman, aussi puissant que virevoltant, est même considéré comme « sidérant de virtuosité » d’après la quatrième de couverture. Scott Lynch est pour moi l’heureux père d’un genre nouveau que j’aime à appeler la Rock Fantasy (ne cherchez pas, je viens de l’inventer), à savoir : les ingrédients de la Dark Fantasy à la sauce Rock Metal. Attention cependant, cette série n’est donc pas à mettre entre toutes les mains : « certaines scènes peuvent heurter la sensibilité des plus jeunes« , on a sans doute déjà dû vous le dire. Un opus sombre et violent, sanglant sans être gore, dans lequel certains enfants subissent des sorts passablement atroces. Le langage est plutôt fleuri – et le postulat de départ est de toute façon amoral.

Pour faire court, Les Salauds Gentilshommes est une nouvelle facette de la Fantasy à découvrir absolument ! Même Georges R. R. Martin a aimé ce titre, c’est dire.

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Toutes les citations : Scott Lynch 2006 © Bragelonne 2007 pour la traduction française

Article rédigé par
JR Rosny
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