Enquête

Web3 : la grande illusion ou la prochaine révolution ?

02 mai 2022
Web3 : la grande illusion ou la prochaine révolution ?
©Andrey Suslov/Shutterstock

Le fantasme d’un monde différent, si ce n’est meilleur. Un nouvel Internet qui ne serait pas aux mains des Gafam, mais dans lequel chacun conserverait la mainmise sur ses données. De quoi le Web3 est-il le nom ?

Ce que le Web3 sera réellement, nul ne le sait encore. Elon Musk estime que c’est un pur coup marketing. En l’état actuel des choses, il a raison. Aujourd’hui, le Web3 n’est ni plus ni moins qu’un grand bric-à-brac d’idées et de concepts. Une pure abstraction. Blockchain, NFT, metaverse, cryptomonnaies… Derrière ces termes très abstraits, difficile de comprendre quelle réalité tangible peut émerger. Ou dans combien de temps. Mais qu’est-ce que le Web3 ? Ceux qui y croient vous diront que c’est le renouveau d’Internet. Une véritable révolution en devenir.

Le Web3 fait suite au Web 1.0, qui était la norme dans les années 1990. Il fallait alors naviguer entre des pages web statiques individuelles et des protocoles décentralisés encore complexes. À partir des années 2000 est advenu le Web 2.0. Le Web des réseaux sociaux et des grandes plateformes. C’est l’ère que nous vivons actuellement, très centralisée en raison de la présence de mastodontes intermédiaires incontournables comme Facebook, Google ou Amazon… Les Gafam, comme on les surnomme.

Je pense que le Web3 s’annonce non seulement comme un monde meilleur, mais qu’il va également dominer le Web 2.0

Chris Dixon
Associé du fonds d’investissement Andreessen Horowitz

La troisième génération, le Web3 donc, est censée libérer le monde de ce contrôle monopolistique et rendre aux individus le pouvoir sur leurs données. « Je pense que le Web3 s’annonce non seulement comme un monde meilleur, mais qu’il va également dominer le Web 2.0. Il sera plus populaire parce que les gens seront vraiment excités à l’idée de pouvoir participer, de reprendre le pouvoir », s’enthousiasme Chris Dixon, un des associés de l’énorme fonds d’investissement Andreessen Horowitz, en pointe sur le sujet.

“La plus grande création de richesses et d’innovations depuis la création d’Internet”

Tout ce qui sera créé dans le Web3 – métavers, applications, plateformes, nouveaux systèmes de paiement… – ne devrait donc plus être détenu par une seule société centrale, mais par une multitude d’utilisateurs, qui participeront au développement et à la gestion de ces services. Tout cela reposera sur la blockchain, technologie de stockage et de transmission d’informations décentralisée. C’est en tout cas la théorie et ce que les évangélistes du Web3 défendent. Mais qu’en attend le grand public ?

Le metaverse fait donc un peu figure d’eldorado, qui promet une seconde jeunesse aux entreprises et une hybridation de leur vie quotidienne aux individus.

Fanny Parise
Anthropologue

« Avec les pandémies, les guerres, les évolutions de société… il y a plein de choses qui viennent compliquer nos vies physiques, souligne Fanny Parise, anthropologue spécialiste des mondes contemporains et de l’évolution des modes de vie. Le metaverse fait donc un peu figure d’eldorado, qui promet une seconde jeunesse aux entreprises et une hybridation de leur vie quotidienne aux individus. Les gens avaient déjà le choix entre ce qui se passe dans la vie physique et la vie digitale avec les réseaux sociaux et l’e-commerce. Là, on leur propose un nouveau et vaste champ des possibles, où tout est imaginable. Tant sur le plan professionnel que personnel. »

L’entrepreneur Naval Ravikant, CEO et cofondateur d’AngelList, un fonds de capital risque qui a investi dans des succès comme Uber ou encore Twitter, croit dur comme fer en un Web3 inéluctable. « Vous ne pouvez pas l’arrêter. En définitive, c’est juste du code. Et le code est un langage. Un langage, ce sont des idées. Vous ne pouvez pas arrêter les idées. Et si vous essayez de l’empêcher, vous allez passer à côté de la plus grande création de richesses et d’innovations depuis la création d’Internet. »

Un besoin de grands récits collectifs

Reste qu’actuellement, le Web3 est avant tout un puits sans fond pour les investissements. Quelque 30 milliards de dollars ont été investis en 2021 par des capitaux-risqueurs dans des projets liés au Web3 (cryptomonnaies, tokens, metaverse, etc.). Et de nouveaux intermédiaires émergent. Ainsi, OpenSea, plateforme spécialisée dans la vente de NFT, pourrait-il devenir un nouvel intermédiaire dominant, à l’instar d’un Amazon par exemple ? La question mérite d’être posée. On peut donc craindre que l’histoire se répète.

On propose de coloniser des univers virtuels comme on irait coloniser l’espace.

Fanny Parise
Anthropologue

« Si une partie des visions du metaverse est liée à la science-fiction, une autre partie reste très liée au capitalisme et aux Gafam, note Fanny Parise. On propose de coloniser des univers virtuels comme on irait coloniser l’espace. On donne des horizons très lointains, porteurs d’espoir dans un présent qui est perçu comme très anxiogène et un futur qui paraît encore plus incertain. » En cette période de chamboulements, les gens ont besoin de ce genre de grands récits collectifs. C’est un peu une réinterprétation technologique du paradis perdu ou de l’Eden. Ces imaginaires restent une valeur refuge et universelle. C’est une étape supplémentaire à l’hybridation de nos modes de vie.

Meta ou la volonté de préempter le Web3

Les géants du Web actuel l’ont bien compris et, pour tenter de ne pas perdre leur influence et leur mainmise, ils cherchent à préempter ce nouvel Internet, qu’on présente pourtant à l’opposé de leurs principes, c’est-à-dire décentralisé. Ainsi, Meta travaille à son propre metaverse, Horizon World, qui semble assez éloigné des concepts ouverts et codéveloppés vantés par les pionniers du Web3. Quelque 10 000 employés travailleraient au projet, de manière directe ou indirecte.

Dans son dernier rapport, publié le 27 avril dernier et qui porte sur le premier trimestre 2022, l’entreprise affiche une perte de 2,9 milliards de dollars. Un déficit notamment imputable à Reality Labs, la branche de Meta dédiée au développement de son metaverse et des outils nécessaires pour s’immerger dans ce monde imaginaire. La création d’un nouveau casque de réalité virtuelle, baptisé Cambria, est particulièrement coûteuse. Mais pour Meta, cela ressemble un peu à une question de vie ou de mort. Il lui faut développer un metaverse suffisamment attractif pour ne pas subir la fuite de ses membres vers d’autres mondes virtuels décentralisés ou détenus par ses concurrents.

« D’un côté, on a des visions utopiques de ces mondes virtuels. Elles sont nécessaires à leur construction et à leur mise en place. Et de l’autre, nous avons la réalité actuelle de ceux qui investissent et de ceux qui sont en train de préempter ces univers. La question est de savoir vers quel horizon on tend. Va-t-on arriver à un metaverse global ou va-t-on avoir, ce qui semble plus plausible, une constellation de metaverse, avec certains univers qui auraient d’autres règles, d’autres modes de fonctionnement et porteraient d’autres idéologies que celles du marché capitaliste et de la vie physique ? C’est ce qui est le plus souhaitable et agréable à penser, mais, en observant les investissements actuels, on est davantage dans une continuité et une course en avant du réel », analyse Fanny Parise.

Une pandémie qui a facilité ce Web3

L’arrivée du Covid a œuvré sans le vouloir en faveur de cette nouvelle vision d’Internet. Les confinements et restrictions ont imposé le recours à des outils digitaux pour assurer une certaine continuité dans nos interactions sociales. La vie en société est alors passée par les « apéros Zoom » et des visioconférences pour garder du lien entre collègues. Avec parfois la création d’avatars, où chacun peut se réinventer s’il le souhaite. On peut tout aussi bien décider d’avoir un jumeau numérique, qui nous ressemble en tous points, ou opter pour une personne « augmentée » et de multiples identités.

Il faut penser un individu comme un stratège de son quotidien, qui va avoir encore plus de choix et de potentialités avec ces nouveaux mondes virtuels.

Fanny Parise
Anthropologue

« Aujourd’hui, déjà, on peut avoir plusieurs facettes de soi-même si on décide de compartimenter sa vie personnelle (famille, amis…), professionnelle, ses hobbies et, par exemple, sa vie dans des jeux vidéo interactifs, remarque Fanny Parise. Il faut voir quelles sont les ruptures et les continuités qui existent entre l’individu dans sa vie physique, son avatar sur les réseaux sociaux et son avatar dans les mondes virtuels. » Ces derniers vont permettre de renouer avec des formes de communautarisme oubliées, qu’elles soient positives ou négatives. De nouvelles manières d’appartenir à des clans. Un besoin qui se fait de plus en plus nécessaire face à la montée actuelle de l’individualisme et à l’incertitude du futur.

Les metaverse soulèvent des passions, car ils réactivent le mythe de l’Eden

« Le rapport qu’on va avoir à soi et aux autres va forcément se modifier, insiste l’anthropologue. Il faut penser un individu comme un stratège de son quotidien, qui va avoir encore plus de choix et de potentialités avec ces nouveaux mondes virtuels. Mais ce n’est pas quelque chose de révolutionnaire. Dans plein de sociétés non occidentales, on a une rupture beaucoup moins forte entre le monde de l’imaginaire, le monde des esprits et le monde des vivants. Dans le totémisme, les clans, le chamanisme… on passe son temps à naviguer entre ces différents niveaux de réalité. »

Les metaverse soulèvent des passions, car ils réactivent le mythe de l’Eden et renouent avec une autre manière de percevoir le monde et les autres, qu’on a tendance à avoir oubliée en Occident. Reste que tout cela prendra des formes bien différentes selon que ces espaces sont réellement libres ou non. Et selon qui va les gérer. L’éthique derrière tout cela aura aussi un impact énorme sur la création, ou non, d’un véritable Web3. À l’heure actuelle, cette question est largement laissée de côté au profit de gros projets capitalistes.

Si les Gafam – ou leurs nouveaux équivalents – préemptent réellement ces nouveaux mondes, alors ce ne sera jamais qu’un Web 2.0 plus poussé. Une expérience améliorée de ce qui existe déjà. L’espace d’un instant, on aura peut-être l’illusion d’un nouveau monde, mais, sous le vernis, les logiques commerciales seront toujours prépondérantes. À la clé, l’illusion d’un monde réinventé. Et la désillusion qui va avec.

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