Critique

Le Musée du Luxembourg rend hommage aux “Pionnières” du female gaze

18 mars 2022
Par Marion Duvalle
Les Deux Amies, de Tamara de Lempicka, 1923.
Les Deux Amies, de Tamara de Lempicka, 1923. ©Tamara de Lempicka Estate, LLC Adagp, Paris, 2022/photo Association des amis du Petit Palais, Genève/Studio Monique Bernaz, Genève

Jusqu’au 10 juillet prochain, le Musée du Luxembourg (Paris) expose celles qui ont amorcé, il y a tout juste un siècle, le female gaze et la fluidité de genre, dans l’exposition Pionnières : artistes dans le Paris des Années folles.

Dans la mouvance actuelle des rétrospectives consacrées aux femmes artistes, l’exposition Pionnières : artistes dans le Paris des Années folles propose une redécouverte passionnante de 45 femmes qui ont amorcé les mouvements artistiques d’avant-gardes, toutes disciplines confondues. Ce regroupement imaginé par Camille Morineau, commissaire de l’exposition – et a qui l’on devait déjà l’accrochage elles@centrepompidou en 2009 – fait résonner les œuvres entre elles et met en lumière la manière dont le bouillonnement artistique des Années folles a révélé le talent et l’audace de ces différentes artistes.

Années folles, années libres

C’était il y a 100 ans. Peintres, sculptrices, cinéastes, libraires ou encore créatrices de décor, de costumes ou de marionnettes : des femmes artistes venues du monde entier se rendent à Paris afin d’y parfaire leur éducation artistique. La capitale française devient alors le lieu de la liberté culturelle par excellence, notamment pour les femmes. Ce sont les Années folles. Les femmes peuvent se former dans les académies privées, monter leurs propres maisons d’édition, ouvrir leurs librairies – comme par exemple Shakespeare and Company, créée par Sylvia Beach en 1919 – et s’essayer au cinéma expérimental. Cette ouverture donne aux femmes artistes une indépendance financière précieuse et sans précédent. Elles vont alors inventer une nouvelle manière d’être artiste, de représenter les femmes dans l’art, mais également une nouvelle manière de vivre.

Maternité de Maria Blanchard, 1922.©Association des Amis du Petit Palais, Genève _ Studio Monique Bernaz, Genève

Déjà, la fluidité du genre

De cette effervescence artistique émerge l’idée d’un troisième genre, d’une possible neutralité, ainsi que d’une sexualité libérée et assumée. Sans les nommer de la même manière qu’aujourd’hui, ces femmes artistes inventent, déjà, le female gaze (« regard féminin ») et la fluidité des genres.

Loin du regard masculin réifiant et majoritaire, ces pionnières introduisent une autre façon de représenter les femmes et leurs corps ; parfaitement illustrée, par exemple, par Tamara de Lempika, qui met à l’honneur le désir féminin et revendique ses aventures bisexuelles dans ses peintures, ou encore par Maria Blanchard, qui peint l’usante réalité de la maternité. Mais ces « nouvelles Ève » s’appliquent aussi à décliner les thèmes de l’art classique. La peintre Suzanne Valadon, par exemple, réinvente complètement le thème iconographique de l’olastique dans sa toile La Chambre bleue, sur laquelle apparaît une femme mûre, allongée sur un lit, habillée d’un pyjama, cigarette aux lèvres, entourée de livres… Ici, l’intelligence prime sur l’érotisme.

Au-delà de la question de la représentation, ces pionnières amorcent aussi une réflexion sur « les rôles de genre » avec l’émergence d’un « troisième sexe » (pour reprendre le titre de l’ouvrage de Willy (1859-1931), l’époux de l’écrivaine Colette) et d’une possible neutralité. Ainsi, tant au sujet de ses écrits que de ses œuvres visuelles, l’écrivaine-plasticienne Claude Cahun déclarait en 1930 : « Masculin ? Féminin ? Mais ça dépend des cas. Neutre est le seul genre qui me convienne toujours. »

Autoportrait de Claude Cahun, 1929.©Droits réservés/photo RMN-Grand Palais/Gérard Blot

Ces discours éminemment modernes qui provoquent encore aujourd’hui toutes sortes de résistances ont donc déjà une longue histoire. Mais la Seconde Guerre mondiale a déposé un couvercle sur ces débats et ces revendications. En cas de crise, en effet, les droits et libertés des femmes, et plus globalement des minorités, se voient toujours relégués au second plan – quand ils ne sont pas directement attaqués. C’est n’est donc pas le moindre mérite de cette exposition que de rendre leur puissance et leur parole à ces pionnières, à travers leur art.

Pionnières. Artistes dans le Paris des Années folles, au Musée du Luxembourg, du 2 mars au 10 juillet 2022.

Article rédigé par
Marion Duvalle
Marion Duvalle
Journaliste