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La littérature à l’heure américaine

07 octobre 2026

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©Festival America

La nouvelle édition du Festival America, la grande manifestation de la littérature américaine en France qui se tient tous les deux ans à Vincennes, vient de fermer ses portes. Un rendez-vous exceptionnel qui a vu les plus grands romanciers des États-Unis clamer leur amour pour la fiction, arme décisive pour enrayer la folie mise en œuvre par l’Administration Trump. Morceaux choisis.

| Baignade surveillée, de Laura Kasischke

Écrivaine relativement confidentielle aux États-Unis, Laura Kasischke est une star adulée en Europe et notamment en France, où les lecteurs et lectrices scrutent avec impatience la parution de chaque nouveau roman. La marque de fabrique de la romancière, également professeure de littérature à l’Université du Michigan : instiller le malaise, une étrangeté inquiétante, dans des situations en apparence ordinaires. C’est ce qui fait tout le charme de sa poésie, réunie en 2022 dans une anthologie publiée chez Gallimard. C’est aussi ce qui fait toute la puissance de sa fiction, incarnée par des romans comme White Bird in a blizzard (1997) (adapté au cinéma par Greg Araki), The Raising (2011) ou encore Mind of Winter, son précédent roman, paru en 2013. Oui, 2013. C’était il y a 13 ans.

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Baignade surveillée est un roman de haute lutte qui a mis du temps à se dessiner. C’est surtout un roman-somme qui sublime toutes ses obsessions littéraires, alliant une atmosphère unique, une construction virtuose et une tension de tous les instants. Le 16 juillet 1969, alors que le monde entier a les yeux rivés vers le ciel, espérant voir passer la mission Apollo 11 qui vient de décoller avec la ferme intention de marcher sur la Lune, la petite ville de Mission Hills, dans le Michigan, est frappée par un drame, la noyade de Richie Manning, 5 ans, au club de natation. La maître-nageuse, devenue la cible des commérages et des accusations, parce que trop belle pour être compétente ; des parents qui se déchirent dans le chagrin ; des enfants, témoins traumatisés d’une scène qui va réveiller d’autres blessures… En multipliant les points de vue et les sauts dans le temps, Laura Kasischke ausculte les répercussions du drame sur une communauté où les apparences sont trompeuses et passe au révélateur les contradictions d’un pays capable d’envoyer des hommes sur la Lune, mais incapable de protéger ses enfants.

| Burn, de Peter Heller

Un mois après la sortie au cinéma de The Dog Stars, l’adaptation par Sir Ridley Scoot de La constellation du Chien, son brillant premier roman, récit de fin du monde où l’effroi le disputait à la poésie et à l’onirisme, l’Américain Peter Heller renoue avec la veine dystopique dans Burn.

Jess et Storey, deux amis d’enfance, s’embarquent chaque année dans de grandes aventures au cœur de la nature, pour chasser et pêcher. Alors qu’ils viennent de passer plusieurs semaines coupés du monde dans les forêts du Maine, les voilà qui regagnent la civilisation pour découvrir un village rasé de la carte, quelques corps calcinés et le reste des habitants évaporés. Et nos deux protagonistes de repenser à la saga politique de l’été, aux tensions qui ont secoué la région sous l’impulsion d’une frange sécessionniste opposée à l’État fédéral.

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Et si une guerre civile avait fini par éclater ? Privés de moyens de communication, ils s’élancent dans une folle course à la survie à travers les immensités sauvages, dans l’espoir de découvrir ce qu’il s’est réellement passé et de rentrer chez eux. Si l’on n’atteint jamais l’intensité et la virtuosité de La rivière, son grand livre, que Burn semble d’ailleurs pourchasser, et si certaines sous-intrigues et rebondissements donnent parfois l’impression d’être précipités, Peter Heller confirme qu’il est sans égal quand il s’agit de bâtir des histoires à la croisée du thriller et du nature writing, où la violence des hommes se confronte à la beauté hypnotique des grands espaces.

| Rendez-vous sur l’autre rive, de Jay McInerney

Le come-back d’une rock star. Cela faisait dix ans qu’on n’avait pas eu de nouvelles de Jay McInerney, écrivain culte, éternelle figure de proue, avec Bret Easton Ellis et Donna Tartt, de ce que l’on a appelé le « Brat Pack », sales gosses de la littérature qui scandalisèrent l’Amérique puritaine et bien-pensante des années 1980 et 1990. Le voilà qui revient aujourd’hui aux affaires en renouant avec les Calloway, couple new-yorkais auquel on s’est tant attaché et qu’il suit à la trace depuis 35 ans et trois romans.

Humer l’air du temps. Voilà ce qui intéresse l’écrivain avec sa grande fresque américaine. Trente ans et des poussières (1992) racontait, dans les années 1980, décennie de Reagan et Wall Street « chargée à la coke », les débuts tonitruants d’une relation passionnée et ambitieuse. La belle vie (2007) auscultait les répercussions du 11-septembre sur le couple, désormais parents de deux enfants. Enfin, Les jours enfouis (2016) faisait des Calloway, sous le mandat de Barack Obama, l’illustration d’une intelligentsia désenchantée.

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Le dernier tome de cette épopée se déroule en 2020, alors que la pandémie s’apprête à s’abattre sur New York. Dans cette atmosphère crépusculaire, la nouvelle génération prend le pouvoir avec autorité. Russell et Corinne, eux, la soixantaine bien tassée, poursuivent leurs mondanités, voient ressurgir certains fantômes du passé, mais continuent, main dans la main, d’avancer. Jay McInerney offre un point final toujours aussi corrosif, mais plus tendre que jamais, à cette chronique d’un mariage qui résiste contre vents et marées. Et, en filigrane, un autre amour nous touche encore plus, celui d’un auteur pour les personnages qu’il a créés.

| Quand vient la tempête, de Karen Russel

Avec Quand vient la tempête, Karen Russell confirme qu’elle est l’une des romancières les plus inventives et les plus originales de son pays. Dans l’Amérique des années 1930 et la Grande Dépression, une petite ville du Nebraska est percutée de plein fouet par le Dust Bowl. Dans ce décor de fin du monde se joue un théâtre étrange avec, comme premiers rôles, le seul fermier dont les cultures restent vertes, sa nièce, une ado fan de basket prête à tout pour faire triompher son équipe, une « sorcière des prairies » surnommée l’Antidote, une photographe afro-américaine capable de voyager dans le temps avec son appareil et un épouvantail doté d’une conscience. Et le lecteur de se délecter d’une réécriture inquiétante et barrée, à la lisière du fantastique et des Raisins de la colère de John Steinbeck, d’où émergent des questionnements d’une terrible actualité, entre crise climatique, racisme systémique et mémoire collective vacillante.

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| Les brebis égarées, de Madeline Cash

Madeline Cash, un nom de star et un héritage à porter. À 30 ans à peine, elle est la nouvelle incarnation Gen Z de ce qui est devenu ces dernières décennies le trip ultime de la littérature américaine : la saga familiale. Vous avez aimé Les corrections de Jonathan Franzen, Middlesex de Jeffrey Eugenides ou, plus récemment, Un monde nouveau de Jess Row ? Vous allez adorer Les brebis égarées et sa fresque à la sulfateuse de la middle class américaine.

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Dans la famille Flynn, je voudrais d’abord les parents. Alors que leur amour vacille, ils décident de s’essayer au mariage libre. Bud, le père, en pleine crise existentielle, dort dans son minivan et fréquente Priscilla WInkle, sa marraine au sein du groupe de parole de Notre-Dame des Souffrances – « Les brebis égarées ». Catherine, la mère, artiste ratée, s’est entichée de Jim Doherty, leur voisin, un drôle de gus qui conserve à la cave les vagins moulés de toutes ses conquêtes. Et puis, il y a les trois filles. Abigail, l’aînée, la beauté de la famille, obsédée par son apparence, qui se met en couple avec un ancien soldat que tout le monde surnomme Wes Crime de guerre. Tout un programme. Louise, l’enfant du milieu, discrète, qui compense dans les mondes virtuels et se met à correspondre en ligne avec un terroriste. Et enfin, Harper, petit génie de 13 ans qui s’ennuie et décide de mener l’enquête sur les activités louches du milliardaire mégalo qui emploie son papa. C’est par elle que le malheur arrivera.

La tyrannie capitaliste, la folie transhumaniste, les délires complotistes ou encore le faux puritanisme : Madeline Cash tire sur tout ce qui bouge et ça fait un bien fou. Elle maltraite le langage, bouscule la typographie, invente des mots comme une autrice de l’Oulipo. Un joyeux bordel dont l’intrigue finit malheureusement par se déliter, mais, pour nous, une romancière est née.

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