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Les petites histoires de la grande histoire

09 septembre 2026

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©Kavalenkava/Adobe Stock/Notre-Dame de Paris

C’est une passion française et une grande tendance de cette rentrée littéraire : revisiter par la fiction notre histoire nationale pour en exalter les passions, mais aussi en souligner les contradictions. Voyage en cinq romans dans les couloirs du temps.

| L’architecte de Notre-Dame, d’Aurélien Bellanger

Aurélien Bellanger est un romancier audacieux qui aime façonner des récits hybrides, slalomant entre les genres et les époques – au risque, parfois, de perdre le lecteur –, mais avec toujours cette faculté à piocher dans le passé pour interroger le présent. On se souvient par exemple de L’aménagement du territoire, prix de Flore 2014, une drôle de plongée, tous azimuts, dans les méandres administratifs du département de la Mayenne, prétexte à un récit beaucoup plus vaste, entre spéculation immobilière et sociétés secrètes, où il convoquait l’histoire de la Bretagne, Roland, chevalier de Charlemagne, mais aussi Jacques Foccart, homme de la Françafrique et éminence grise de Charles de Gaulle.

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Dans L’architecte de Notre-Dame, il déploie une nouvelle fois une construction ambitieuse, audacieuse et met en miroir deux existences, deux temporalités. D’un côté, une vie illustre, ou plutôt les derniers jours d’une vie illustre, celle d’Eugène Viollet-le Duc, architecte du XIXe siècle en charge de la restauration de Notre-Dame de Paris entre 1845 et 1867, et, de l’autre, la jeunesse d’un tailleur de pierre des années 2020, hanté par cette figure complexe, éminemment moderne tout en étant fasciné par le Moyen-Âge. Enquête historique, réflexion sur la puissance évocatrice des monuments, exploration de la mémoire collective… Aurélien Bellanger multiplie les pistes et les questionnements dans un roman aussi chaotique que jubilatoire, comme un hommage à l’architecture même de Notre-Dame de Paris.

| Un marché noir, de Bérénice Pichat

Doit-on y voir le signe de l’angoisse qui monte face à une histoire qui se répète ? Depuis quelques mois, la Seconde Guerre mondiale et l’Occupation hantent de nouveau la fiction française. Ça a commencé au printemps par le cinéma, avec le génial Les rayons et les ombres de Xavier Giannoli, le Jean Moulin de Lazlo Nemes, en compétition au festival de Cannes, ou encore le biopic d’Antonin Baudry consacré au général de Gaulle. Et cet été, c’est le roman qui s’y colle avec une rentrée littéraire qui fait la part belle aux auteurs explorant les zones grises de l’époque, entre Résistance et Collaboration. Parmi eux, Bérénice Pichat. Forte d’un prix des Libraires et de près de 200 000 lecteurs conquis par La petite bonne, huis clos oppressant, dans l’entre-deux-guerres, entre une domestique et son maître, elle met ici en scène un autre duo homme-femme pour un nouveau jeu de dupes.

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Paris, 1943. L’étreinte nazie sur la capitale se resserre, la faim et la peur règnent. Servane a 17 ans, elle veut s’engager et parvient à intégrer, en tant que porteuse, un réseau secret au cœur du marché noir. Avec la fougue et la naïveté d’une adolescente, elle croit agir pour la Résistance, mais est-ce réellement le cas ? Car celui qui l’a recruté, Paul, est un as du trafic qui a érigé le profit en valeur cardinale, s’autorisant une morale à géométrie variable. En entrelaçant la voix de ses deux protagonistes, en multipliant les faux-semblants jusqu’à une conclusion dévastatrice, Bérénice Pichat croque une époque et un milieu où la frontière entre le bien et le mal est poreuse, et pose la grande question de la compromission. Un roman qui devrait apporter de l’eau au moulin d’un questionnement qui nous a tous traversé l’esprit. Et moi, qu’aurais-je fait à leur place ?

| Le bal des foudroyés, de Camille Pascal

Secrétaire général et directeur de la communication du groupe France Télévisions, conseiller du président Nicolas Sarkozy entre 2011 et 2012, membre du Conseil d’État, Camille Pascal connaît bien les usages de la politique et les antichambres du pouvoir. Alors, avec une autre casquette, celle du romancier, il se plaît à les raconter. Pas en dévoilant les coulisses et les manigances contemporaines, non ; plutôt en reconstituant les grandes affaires, les grandes rivalités, les épisodes grandioses et honteux qui jalonnent le passé et plus particulièrement celui de la royauté.

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Après L’été des quatre rois, Grand Prix du roman de l’Académie française en 2018, dans lequel il racontait ce moment unique de l’histoire de France, l’été 1830, où quatre rois se sont succédé sur le trône ; après L’air était tout en feu, retraçant l’incendie de 1718 qui fit vaciller la Régence ou encore La reine du labyrinthe qui entendait rétablir la vérité sur « l’affaire du collier », le voilà qui restitue dans Le bal des foudroyés la prise de pouvoir fracassante de Louis XIV. Des derniers jours de Mazarin, en février-mars 1661, à la chute du superintendant Fouquet en septembre de la même année, il raconte, avec une rigueur historique épatante et un incroyable sens du récit, six mois pendant lesquels un homme insignifiant et influençable s’est métamorphosé en monarque absolu. Une revisite de l’histoire de France exaltante, portée par une langue ciselée.

| Furia, de Thomas Roy

L’histoire de France regorge d’enfants devenus rois sans y être préparés. Mais peu ont eu le panache d’échouer, comme Charles VIII, en beauté. Son physique illustrement ingrat ; son règne de seulement sept ans – le reste, avant sa majorité, ayant été assuré par sa sœur ; les erreurs qu’il a quand même réussi à accumuler, comme la perte du comté d’Artois et du comté de Bourgogne pour les beaux yeux d’une femme, Anne de Bretagne, une des nombreuses proies de cet insatiable coureur de jupons ; le fanatisme qui lui lavait le cerveau ; sa mort ridiculement célèbre, en se cognant la tête contre une porte alors qu’il traversait à la hâte le lieu d’aisance de son château d’Amboise, mettant fin brutalement à la dynastie des Capétiens de Valois… On peut assez facilement dire que Charles VIII figure haut dans le classement des pires rois de France. Ce qui en fait un excellent personnage de roman.

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Homme de théâtre, Thomas Roy revisite son règne sous la forme d’une farce grinçante, entrecoupée de poèmes en vers libres et à l’aide d’une narration géniale qui mêle voix off d’un narrateur omniscient et adresse au lecteur, en aparté, d’Anne de Beaujeu. Sœur, régente, éternelle protectrice d’un monarque capricieux qui se mit tout le monde à dos, elle est la véritable héroïne de cette tragicomédie du pouvoir qui assume ses clins d’œil accusateurs au présent. Cruel et poilant.

| Le bureau des audacieuses, de Mélanie Sadler

Ça faisait 11 ans qu’on attendait des nouvelles de Mélanie Sadler, depuis qu’en 2015 elle nous avait éblouis avec Comment les grands de ce monde se promènent en bateau. Le livre, enivrant roman d’aventures, plongeait déjà dans les tréfonds de l’histoire pour développer une thèse farfelue : officiellement pendu par le conquistador Hernan Cortès en 1525, le dernier empereur aztèque, Cuauhtémoc, aurait réussi à fuir de l’autre côté de l’Atlantique, pour devenir, à Istanbul, le sultan Suleyman le Magnifique. Un cocktail savoureux d’humour, de jeu de piste et d’érudition qui nous avait emballés.

Dans Le bureau des audacieuses, elle adopte un ton plus sérieux, plus engagé aussi, pour restituer la mémoire d’une femme illustre du XIXe siècle que le temps a injustement passée sous silence. Caroline Rémy, aussi appelée Séverine, fut la première femme journaliste de France et la rédactrice en chef du célèbre journal Le Cri du peuple, avec le non moins célèbre Jules Vallès de 1885 à 1888.

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Mélanie Sadler retrace l’ascension de cette femme hors du commun, qui dut défendre bec et ongles sa place dans un univers journalistique exclusivement masculin. Elle raconte les brimades et les menaces de sa part de ses collègues, pourtant brillants intellectuels, son combat pour imposer d’autres femmes à ses côtés. Elle nous faire revivre, surtout, certains grands événements de l’époque à travers les yeux de la journaliste, au premier rang desquels l’affaire Dreyfus. C’est passionnant, révoltant parfois, exaltant toujours. Une merveille de biopic historique.

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