Habituée des rentrées littéraires, la collection en vogue Ma Nuit au musée, des éditions Stock, débarque en force cette année avec pas un, mais deux titres, deux auteurs majeurs et deux merveilles littéraires !
Introduction
Si aujourd’hui la mode est à la collection littéraire qui met en situation ses auteurs, on le doit en partie à la formidable série initiée chez Stock, Ma nuit au musée, qui propose depuis huit ans maintenant à des écrivains de passer une nuit dans le musée de leur choix pour faire naître un texte intime et sans contrainte. Le procédé éditorial, original et fascinant, nous a déjà offert certains grands textes. Citons par exemple, Comme un ciel en nous de Jakuta Alikavazovic, Prix Medicis Essai en 2021, Quand tu écouteras cette chanson de Lola Lafon, récit d’une nuit passée dans la maison d’Anne Frank à Amsterdam, ou plus récemment Après Dieu dans lequel Richard Malka, l’avocat de Charlie Hebdo, l’homme de lettres qui défend le droit de rire de tout, raconte sa pérégrination nocturne au Panthéon et ses discussions enflammées avec Voltaire, le grand pourfendeur de l’obscurantisme religieux. Fort de ce succès, la collection a décidé en cette rentrée de changer de braquet de publier non pas un titre mais deux titres événements portés par deux auteurs majeurs. Critique croisée.
| Luz, Un diamant dans les gravats
Avant même d’ouvrir le livre. La puissance du symbole. Élire domicile, une nuit, dans un Centre Pompidou en chantier et en pleine reconstruction quand on vit soi-même, depuis des années, au beau milieu des « gravats mentaux » a tout de l’expérience bouleversante capable d’accoucher d’un livre sublime. Nul besoin de faire durer un suspense déplacé. C’est le cas et Un diamant dans les gravats est de ces récits qui restera. Arrivé quelques minutes en retard en conférence de rédaction et donc rescapé, miraculé plutôt, de l’attentat du journal Charlie Hebdo qui a coûté la vie à tous ses proches, les dessinateurs Charb et Cabu en tête, Luz vit depuis onze ans avec les fantômes, se débattant avec courage, avec un sourire plus fort que tout, cherchant avant tout à conjurer la tragédie par la lumière.
Alors quand il arpente les couloirs d’un Centre Pompidou désert, privé de ses tableaux, il triture cette absence qui nous pèse mais à laquelle on finit un jour par s’habituer. Le dessinateur connaît ces allées sur le bout des doigts et sait quelle œuvre résidait ci et là. Avec la poussière comme seul souvenir, il interroge alors la mémoire qui nous joue des tours, nous essore mais a aussi le pouvoir de nous sauver. Il exprime surtout l’insondable pouvoir de l’art pour nous soigner. L’art qu’on contemple, qu’on éprouve, celui qui nous percute au détour d’un musée. L’art qu’on pratique aussi, celui qui nous permet d’écrire, peindre, sculpter, nos blessures dans l’espoir de les transformer. En mêlant textes, à la poésie foudroyante, et dessins, au trait virtuose, reconnaissables entre mille, Luz expose ses traumas mais finit par les exorciser, brandissant son crayon, comme un grand guerrier.
| Jean-Baptiste Del Amo, Une éclaircie
D’abord vous avouer un faible pour les livres écrits à la deuxième personne du singulier. Exercice particulièrement périlleux mais qui s’il est réussi confère au récit une singularité et une puissance qui désarçonne. Et c’est tout sauf une surprise de voir Jean-Baptiste Del Amo, styliste virtuose, Goncourt du Premier Roman avec Une éducation libertine (2009), Prix du roman Fnac avec Le Fils de l’homme (2021) et auteur avec La Nuit ravagée (2025) du tout premier conte horrifique de la prestigieuse Blanche de Gallimard, réussir ce tour de force haut la main. Il vous agrippe pour ne plus vous lâcher. Dans Une éclaircie, il part à la rencontre du grand peintre espagnol du XIXème siècle, Francisco de Goya en se baladant de jour au musée du Prado à Madrid et en arpentant la nuit l’ermitage San Antonio de la Florida dont la coupole a été décorée par le peintre et où se trouve sa sépulture.
S’il a choisi Goya comme sujet d’étude, c’est parce qu’en plus d’être un génie, passé de la lumière à l’ombre, auteur de tableaux sidérants comme La Maja desnuda (1797-1800), Tres de Mayo (1814) ou Saturne dévorant un de ses fils (1819-1823), il lutta pendant une partie de sa vie contre un mal mystérieux, une maladie qui lui causait migraine, hallucinations, surdité. À travers lui, Jean-Baptiste Del Amo évoque sa propre maladie, celle qui le ronge et a transformé son rapport au monde. Les peintures noires de Goya cristallisent son attention parce qu’il y réside une souffrance dévastatrice. On plonge dans les tableaux avec des mots et on tremble. On pleure surtout, beaucoup, en explorant en miroir, cette cartographie d’une intimité balayée par la maladie mais protégée par l’amour, par la littérature et l’écriture aussi. Comme des phares dans la nuit. L’art au secours de la vie.