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Ces photographes qui changent notre regard sur les corps

31 janvier 2022
Par Costanza Spina
Lisa Miquet, Ornements, 2020.
Lisa Miquet, Ornements, 2020. ©Lisa Miquet

Du féminisme au mouvement Black Lives Matter en passant par la lutte pour la représentation des personnes en situation de handicap, certains photographes émergents incarnent la réalité d’un monde en mouvement. Sélection.

La photographie et l’image ont le pouvoir de changer le regard que nous portons sur le monde : les plus importantes avancées sociales et culturelles ne pourraient s’imposer si nos yeux n’apprenaient pas, d’abord, à voir la réalité autrement, à inverser des codes, à briser les normes. Alors que nos sociétés sont traversées par de multiples mouvements sociaux pour plus de justice et d’inclusivité, les photographes jouent ainsi un rôle essentiel dans ce panorama politique. Et ils le font en particulier quand ils travaillent à orner d’un regard inédit et valorisant les corps qui sortent de la norme dominante. Ils permettent par là aux personnes trop souvent marginalisées de se sentir enfin considérées, reconnues – et représentées.

Lisa Miquet : le corps féminin mis à l’honneur

L’engagement féministe de Lisa Miquet la mène à interroger la représentation des corps féminins – quelle que soit l’identité de genre des personnes qu’elle photographie. À travers ses clichés, le corps des femmes est exalté dans sa diversité et sa complexité – qu’il soit gros, poilu, etc. Les tabous physiques que notre société fait peser sur le corps des femmes sont passés au crible avec ingéniosité et ironie. C’est notamment le cas dans sa série Ornements, qui affronte l’injonction à l’épilation féminine : on y aperçoit des portraits de femmes, toutes différentes, et sur lesquelles des fils colorés ont été brodés. “L’épilation est un prétexte pour parler du corps des femmes en général, qui ne cesse de subir des injonctions contradictoires”, expliquait la photographe dans une interview pour Lense. « Ça faisait longtemps que j’avais envie de réaliser cette série. J’aime beaucoup parler de sujets très sérieux mais de manière légère. Broder des longs poils de toutes les couleurs m’enthousiasmait beaucoup. J’ai passé une annonce sur Instagram et j’ai réalisé un casting. Je ne voulais pas photographier des mannequins mais des « vraies filles de la vraie vie ». J’ai essayé de faire en sorte qu’il y ait des modèles aux profils différents.”

Lisa Miquet a aussi immortalisé certaines figures féminine montantes de la scène artistique actuelle, telles qu’Angèle, Suzane, Pomme, ou Yseult.

Lisa Miquet, Ornements, 2020.©Lisa Miquet

Dustin Thierry : portraits saisissants de la ballculture afro-caribéenne

Dustin Thierry est le gagnant du festival de Hyères 2020 où il a présenté une série bouleversante, Opulence, hommage à la ballculture à travers l’Europe. Le photographe parcourt les lieux queer de sa communauté, les afro-caribéens, afin d’explorer les blessures qui la traversent : racisme systémique, homophobie, déracinement…

Son premier projet, Dreaming Above the Atlantic (en cours depuis 2015), issu d’un désir personnel de se réconcilier et de se reconnecter avec sa propre identité, est une série de portraits intimes de personnes d’origine caribéenne vivant aux Pays-Bas. Dans Opulence, c’est la scène alternative des salles de bal LGBT + qu’il met en avant. Ce projet, en cours depuis 2013, fait suite au suicide de son frère qui rêvait de faire partie de ce monde de la ballculture et qui, n’ayant pas pu émigrer en Europe, n’a pas pu connaître cette liberté qu’il fantasmait. Le travail de cet artiste originaire de Curaçao se présente ainsi comme une lutte photographique contre les oppressions et les discriminations. À travers ces portraits puissants, le photographe raconte la résistance – résistance à une société non inclusive qui exerce, encore, des violences sur les personnes considérées comme différentes.

Dustin Thierry, Opulence, 2015.©Dustin Thierry

Amanda Picotte : la beauté des corps LGBT + pour défier les normes de la mode

Dans son travail en tant que photographe de mode, Amanda Picotte entend faire sentir ses modèles – des personnes queer – puissants et confiants. En se détachant des carcans oppressifs de l’industrie de la mode, brimant souvent cruellement les représentations du corps, la photographe développe ainsi un langage personnel qui mêle militantisme et photographie. Ses portraits rendent justice à des corps trop souvent stigmatisés et recherchent une “beauté génuine”, émancipée des injonctions normatives, une beauté qui, selon les mots de la photographe, “rayonne et se partage”.

Elle précise ainsi, en interview, son intention et parcours artistiques : “Je suis une personne queer et non binaire et j’ai donc toujours senti un attachement fort à ma famille LGBTQI+. Ma recherche autour du transgenre a commencé dans ma famille, car ma cousine est une femme trans et elle a fait tout un chemin pour assumer cette identité. J’ai été l’une des premières personnes à qui elle s’est confiée, alors on a utilisé la photo pour trouver une identité féminine qui lui corresponde.” Avec ce travail, la photographe espère faire bouger les lignes, convaincue que le pouvoir de la photographie réside aussi dans la transformation du regard que l’on porte sur nos corps.

Jari Jones, Amanda Picotte, #TransIsBeautiful, 2019.©Amanda Picotte

Natalia Evelyn Bencicova : la photographie contre le validisme

Le terme de validisme désigne la tendance à privilégier et à concevoir les espaces uniquement par le prisme des corps valides. Les personnes en situation de handicap s’en trouvent ainsi pénalisées, discriminées et très peu souvent représentées. Mais la photographe Natalia Evelyne Bencicova, gagnante du Prix Picto pour la photographie de mode 2021, aborde sans tabou la question du handicap. Pour elle, l’image est un point de départ pour créer un nouveau langage ; nouveau langage qui s’adresse aux personnes porteuses d’un handicap, moins photographiées. Son travail prône ainsi l’inclusivité dans la photographie et dénonce le poids de l’exclusion de certains corps de la vie sociale et artistique. Son approche de la photographie est poétique et épurée ; les images brouillent les pistes entre mémoire, imagination et réalité. Et le langage visuel de Natalia Evelyne Bencicova se révèle d’une beauté troublante, alors qu’il s’inscrit dans des environnements curieusement symboliques et permet une exploration approfondie des thèmes qui conduisent ses œuvres bien au-delà de ce qu’elles révèlent au premier regard.

©Natalia Evelyne Bencicova

Pamela Tulizo : décoloniser le corps des femmes congolaises

La jeune photographe congolaise Pamela Tulizo, lauréate en 2020 du Prix Dior de la Photographie et des Arts Visuels pour Jeunes Talents, se penche dans son travail sur la représentation des femmes de son pays. Alors qu’une exposition lui sera consacrée à partir du 21 janvier 2022 à la Maison Européenne de la Photographie, le public s’apprête à découvrir l’une des artistes les plus prometteuses de sa génération. À travers son travail, elle met en exergue la double identité des femmes congolaises, entre la représentation victimaire et dévalorisante que transmettent les médias et une image porteuse d’espoir de femmes battantes, luttant contre les injustices sociales. Dans sa récente série Enfer Paradisiaque (2021), inspirée par l’épidémie du Covid-19, elle présentait des images de modèles en magnifiques robes, conçues à partir de produits essentiels comme des ampoules, de la nourriture ou du charbon. Journaliste de formation et diplômée du Market Photo Workshop à Johannesburg, Pamela Tulizo vit à Goma. Motivée par son histoire personnelle (sa famille ne l’a jamais acceptée en tant que photographe, considéré comme un « métier d’homme ») elle se concentre dans son travail sur les questions sociales et sur la représentation du corps des femmes puissantes. Avec le projet Black Consciousness, elle menait une enquête sur les idées reçues concernant les femmes africaines et la beauté, qui débouchait sur une exploration plus approfondie de l’estime et de la confiance en soi dans un contexte postcolonial.

©Pamela Tulizo

Isaline Dupond Jacquemart : entre photographie et poésie, les corps

Isaline Dupond Jacquemart questionne par l‘image et par les mots les liens entre le corps, le genre et le(s) vivant(s). Elle a étudié la photographie aux Ateliers Beaux-Arts de la Ville de Paris, mais est aussi diplômée en philosophie et en études de genre de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales : sa démarche s’attache à croiser recherche et création artistique.

Son univers onirique, aussi visuel que poétique, interroge les normes et les représentations pour les déjouer ; par ses séries d’autoportraits et d' »auto-images », elle questionne l’incorporation des normes de genre. Sa série With and against gender, composée de photographies et de poèmes, dévoile ainsi les multiples facettes de l’identité de genre – comme un appel à la réappropriation de ces dernières, par la création.

Nos corps
Fluides

Nos corps
En action

Nos corps
Ouvrant des espaces plastique
Dans des processus de subjectivation
Nos corps en réappropriation
Nos corps en resignification

Isaline Dupond Jacquemart
Processus de subjectivation et auto-images corporelles. Nos corps, nos autoportraits
Isaline Dupond Jacquemart, With and against gender, 2019-2020.©Isaline Dupond Jacquemart
Article rédigé par
Costanza Spina
Costanza Spina
Journaliste
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