Alors que l’ensemble de la saga Losers’ Fraternity est désormais disponible aux éditions Hugo Roman, retour sur la création de cette trilogie et sur l’écriture à quatre mains de cette aventure new romance avec Océane Ghanem et Jenn Guerrieri.
Comment est née l’idée de Losers’ Fraternity ? D’où vient l’envie d’écrire cette histoire et cet univers à deux ?
Jenn Guerrieri : L’idée est surtout venue d’Océane. On a souvent des idées communes quand je suis chez elle. À ce moment-là, on écrivait beaucoup de romances psychologiques, plutôt sombres, et elle avait envie de changer de registre. Elle m’a dit qu’elle aimerait écrire une romance universitaire. Au début, j’étais un peu sceptique, parce que, pour moi, la romance campus avec les populaires, les joueurs de hockey ou de football américain, était déjà très exploitée. Et puis elle m’a dit : “Oui, mais cette fois, on parlerait des losers, des marginaux de l’université.” Et là, j’ai trouvé ça génial. À partir de là, on a commencé à creuser les psychologies, à construire les personnages, et le projet est né.
Océane Ghanem : Pour l’anecdote, juste avant, on avait regardé le Pixar Monstres Academy (2013). Il y avait ce système de jeux universitaires, de fraternités, je trouvais ça super. Je me suis dit qu’il y avait peut-être quelque chose à faire, mais en version losers. Et puis, on sortait de deux projets très durs, très sombres. J’avais besoin de me reconnecter à quelque chose de plus doux, avec un univers dans lequel on rigole rien qu’en l’écrivant. J’ai fait une petite référence à Monstres Academy dans le premier livre, d’ailleurs.
Comment fonctionne votre écriture à quatre mains, concrètement ?
O. G. : Il y a plein de façons d’écrire à quatre mains, je ne sais pas si c’est pareil pour les autres, mais Jenn et moi, on s‘attribue simplement les personnages. Pour le premier livre, Jenn a écrit Isaïah et moi, Juliett. Pour le deuxième, elle a fait Seven et moi, Lele. Pour le troisième, j’écris Jordy et elle, Cassiopée. On avait déjà fonctionné comme ça pour L’art du trompe-l’œil (Plumes du Web). On part d’une idée de base et d’un plan… qu’on ne respecte jamais. Ensuite, on alterne les chapitres selon les points de vue.
J. G. : Je trouve que c’est la meilleure méthode pour garder chacune notre style et approfondir la psychologie de “notre” personnage. Il y a plusieurs façons de faire quand tu écris un quatre mains. Des amis à nous écrivent le même chapitre en même temps. Là, j’aime bien cette méthode qui consiste à alterner. On se concentre sur un seul point de vue.
O. G. : Je ne supporterais pas qu’on écrive le même chapitre ensemble ! J’ai besoin de liberté. Ce que j’aime avec Jenn, c’est qu’elle ne met pas de limite à ma créativité. Si je veux changer quelque chose, je peux lui en parler. Elle me questionne parfois, mais elle trouve toujours un moyen de retravailler l’idée plutôt que de dire non.
Vous vous relisez et vous corrigez mutuellement ?
O. G. : Oui, toujours. On se lit et on se corrige mutuellement, ça nous fait gagner du temps de correction. Si Jenn écrit une scène où mon personnage parle et que je ne reconnais pas sa manière de s’exprimer, je modifie. Et inversement.
J. G. : Pour le deuxième livre, Océane s’est chargée de connecter les chapitres entre eux. Faire des références à des événements qui se sont passés avant et ainsi de suite.
Avec autant de personnages, avez-vous une “bible de personnages” ?
J. G. : On aurait dû ! [Rires] Il y a énormément de personnages dans Losers’ Fraternity, on s’est piégées nous-mêmes.
O. G. : Notre éditrice nous a fait une liste, parce qu’on les renommait sans arrêt. J’écris plusieurs projets en même temps, donc parfois j’importais des personnages d’un autre univers sans m’en rendre compte. Jenn me disait : “Brody n’existe pas ici !”, même après trois tomes.
J. G. : C’est elle qui nous a soumis l’idée de faire une liste de tous les personnages au début du roman, en fonction des fraternités. Ça permet aux lecteurs de se repérer, et à nous aussi !
Avez-vous eu des désaccords créatifs ?
J. G. : Sur Losers’ Fraternity, très peu. L’intrigue est plus simple, plus douce. Sur le premier tome, on n’avait pas forcément les thématiques principales en tête, c’est venu au fur et à mesure de l’écriture, notamment le problème de colère d’Isaïa.
O. G. : On en a eu davantage sur L’art du trompe-l’œil. À 80 % du manuscrit, je voulais changer complètement la fin, parce que je trouvais que la conclusion prévue n’allait pas avec la cohérence de mon personnage. On a débattu. Au départ, elle était réticente. Mais elle m’a laissée écrire le chapitre que j’avais en tête et, au final, on l’a gardé. Sur Loser’s, j’ai juste enlevé quelques blagues un peu borderline…
Si vous aviez inversé les rôles, le résultat aurait-il été différent ?
O. G. : Ça n’aurait pas donné la même chose, parce que mes personnages masculins ne sont pas aussi détachés, désinvoltes, ils sont toujours un peu plus drama queen. Et comme je suis pleine de doutes et de remises en question, j’avais envie d’aborder, avec Juliett, mes propres questionnements sur l’écriture à travers le personnage.
J. G. : J’aime les personnages “passion » et Isaïah m’offrait la possibilité de parler de cinéma aussi. Océane a tendance à plus creuser le ressenti et la psychologie de ses personnages.
Écrire à deux, est-ce que cela permet d’aller plus vite ?
J. G. : Oui. Seule, je mets entre quatre et six mois pour écrire un roman. À deux, ça booste. C’est motivant de recevoir le chapitre de l’autre et d’avoir envie d’écrire la suite. Et c’est rassurant. On partage le stress, les sorties, les critiques.
Le premier livre joue beaucoup sur le rapport à l’écriture et aux plateformes en ligne. Est-ce un clin d’œil à vos débuts ?
O. G. : Dans le premier tome, Juliette écrit un livre, L’aube de la liberté, un mélange entre nos deux sagas qu’on avait écrites juste avant, c’est-à-dire L’aube écarlate et Les oiseaux de la liberté. On a commencé sur Wattpad. L’écriture en ligne, c’est incroyable pour la confiance, mais c’est aussi très violent. Un livre, c’est intime. Tu exposes quelque chose de personnel et tu peux être jugée très durement. Juliett met une barrière pour se protéger, mais cette barrière l’empêche aussi d’écrire librement. C’est un cercle vicieux.
J. G. : Les commentaires peuvent influencer. Quand tu écris sur plateforme, tu peux être tentée d’aller dans la direction qui plaira au plus grand nombre. On dit qu’on écrit pour soi, mais, en réalité, on est tiraillées entre l’envie d’être fidèles à nous-mêmes et celle de plaire. C’est un débat actuel.
Pensez-vous au lecteur quand vous écrivez aujourd’hui ?
O. G. : On ne pense pas au lecteur. On pense aux polémiques. C’est devenu compliqué d’écrire sans risquer d’offenser quelqu’un. Parfois, une blague entre personnages peut être mal interprétée. Beaucoup ne font pas la distinction entre l’auteur ou l’autrice et ses personnages.
J. G. : Les réseaux sociaux amplifient ça.
O. G. : Oui, même une publication anodine peut être mal reçue.
La saga des Losers’ Fraternity comporte désormais trois tomes, peuvent-ils se lire indépendamment ?
J. G. : Le tome 2, Angel vs Devil peut se lire indépendamment. Le tome 3, en revanche, Red Flag vs Green Flag, nécessite d’avoir lu les précédents romans. C’est mieux de connaître la saga dans son intégralité. Par contre, même s’il s’agit du même univers, les ambiances sont très différentes. Le premier est très doux, cocooning. Le deuxième a un côté enquête, plus dynamique. Le troisième est plus mélancolique, introspectif.
O. G. : Chaque tome a une ambiance différente. Mais, dans le tome 3, l’élément déclencheur de la romance arrive à la fin du deuxième. On voulait faire trois livres, trois univers, sans se répéter chaque fois. Les histoires d’amour sont totalement différentes. Le deuxième a une ambiance 21 Jump Street, tandis que le troisième a des références à la culture manga. Il fait aussi référence au pouvoir de l’amitié.
Il y a finalement un aspect “anthologie” avec la saga de Losers’s Fraternity. Avez-vous envie d’y revenir ? Ou bien avez-vous d’autres projets en tête ensemble ?
O. G. : On a trop d’idées ! Il y aurait matière à faire un quatrième tome, surtout autour de certains personnages. Ne jamais dire jamais !
J. G. : Mais on a aussi d’autres projets ensemble !