Décryptage

De Dolly Parton à Beyoncé : la country, un genre musical intemporel

29 mars 2024
Par Pauline Weiss
“Cowboy Carter” de Beyoncé est attendu le 29 mars dans les bacs.
“Cowboy Carter” de Beyoncé est attendu le 29 mars dans les bacs. ©Beyoncé

En annonçant la sortie d’un album country, Cowboy Carter, prévue le 29 mars, Beyoncé remet ce genre musical historique et ultrapopulaire aux États-Unis sur le devant de la scène. Mal-aimée en France, la country n’a pourtant jamais disparu.

« L’année 2024 sera-t-elle celle de la country ? », « La country est-elle de retour ? », « La country va-t-elle conquérir le monde ? » Depuis le mois de février, les questionnements de ce type fleurissent dans les médias et sur les réseaux sociaux en réaction à l’annonce du nouvel album de Beyoncé. La pop-star a profité de la mi-temps du Super Bowl, le 11 février, pour officialiser la sortie de l’acte II de son triptyque Renaissance, le 29 mars. Avec les titres Texas Hold’em et 16 Carriages, la native du Texas l’a confirmé : la suite, nommée Cowboy Carter, sera country. Sur les visuels officiels, Queen B arbore un chapeau de cowboy et il se murmure même que l’album contiendra une reprise du tube Jolene de Dolly Parton. Dans les charts, les records sont au rendez-vous. Fin février, l’Américaine de 42 ans est devenue la première femme noire en tête du prestigieux Hot Country Songs.  

Clip de Texas Hold’em de Beyoncé.

Un beau signal, 100 ans après le premier enregistrement officiel country à Bristol (Tennessee) et l’ascension de sa première star, Vernon Dalhart. Le genre connaît son apogée la décennie suivante grâce à sa propagation sur les ondes de radio. Pourtant, ses origines remontent aux XVIIIe et XIXe siècles. Grâce à des instruments venus d’Europe, notamment des pays celtes, les émigrés installés dans les Appalaches la popularisent, y compris pendant la guerre de Sécession. Ce n’est qu’au XXe siècle que Nashville en devient l’épicentre mondial, au moment où la culture cowboy se développe jusqu’à atteindre, quelques années plus tard, le milieu du cinéma. « C’est une ville où il y a beaucoup de bars, où tout le monde joue, chante. On a tendance à croire que c’était une ville très blanche. Mais on y jouait aussi du blues et de la soul », éclaire Belkacem Bahlouli, rédacteur en chef de Rolling Stone.

Des paroles qui racontent la vie des gens

Si la country séduit immédiatement, c’est notamment pour son aspect universel. « À l’origine, la country raconte la vraie vie des gens : le train qui déraille, le cheval qui se casse une jambe, l’amoureuse qui part… Cette chanson populaire s’est vite propagée parce qu’elle parlait à tout le monde », note Belkacem Bahlouli. À tout le monde, mais dans un environnement rural. « La country était méprisée par les urbains. On disait à ceux qui en jouaient d’aller l’enregistrer sur les labels noirs, donc dans le Sud. »

« À l’origine, la country raconte la vraie vie des gens. »

Belkacem Bahlouli
Rédacteur en chef de Rolling Stone

Les sous-genres sont nombreux dès les débuts, du bluegrass au country blues. Les années 1950 et 1960 marquent l’apparition de nouvelles figures phares – à commencer par Johnny Cash –, l’essor de la country rock et country folk, notamment plébiscitée par Neil Young, Bob Dylan, The Byrds… Vient ensuite la country pop et son tournant des années 1990. Ses plus grandes stars sont toujours très populaires aujourd’hui, qu’ils s’agissent de Garth Brooks, de la Canadienne Shania Twain, de Keith Urban ou encore de Billy Ray Cyrus (sa fille, Miley Cyrus a, elle aussi, mêlé country et pop depuis le début de sa carrière).

Clip de Any Man of Mine de Shania Twain.

Toujours le reflet de l’Amérique plurielle d’aujourd’hui

Plusieurs constats sautent aux yeux. Contrairement à d’autres genres musicaux, la mixité peine à s’imposer. « La dominante country est blanche », affirme Belkacem Bahlouli. Mais il ne faut pas parler de musique noire ou de musique blanche. Il n’y a pas de répulsion entre les deux. Dans les festivals de country aux États-Unis, le public est très mixte. L’expert ajoute : « Seulement 15 % des représentants de la country sont des countrywomen. C’est atrocement macho. Pourtant, cette musique a eu certains des textes les plus progressistes. Des femmes comme Dolly Parton ont été les premières à chanter la gloire de la pilule et du divorce. La country a toujours été une musique très libératrice. »

Si la pop, le hip-hop et le rock sont toujours à l’honneur des grands festivals internationaux et des charts aujourd’hui, la country reste très écoutée aux États-Unis. « Quand vous traversez les États-Unis de New York à Los Angeles et que vous allumez les radios, il y a du rock autour des grandes villes. Pour le reste de la route, vous tomberez seulement sur des radios country. »

Les musiciens country fleurissent encore, à l’image de Luke Combs (plus de 6 millions de followers sur Instagram et quatre albums en six ans), dont la percée a été fulgurante sur Internet pendant la crise sanitaire. Et les profils sont toujours divers, appuie le rédacteur en chef de Rolling Stone : « Aujourd’hui, les grandes stars de la country vont du gros réac’ qu’est Jason Aldean à Chris Stapleton, la plus belle voix du monde. C’est plutôt très rock, avec des guitares acides et saturées. »

Beyoncé, Lana Del Rey, Taylor Swift… la country comme héritage

Ce genre a tellement imprégné l’histoire musicale des États-Unis qu’il n’y a rien d’étonnant à voir des superstars féminines comme Beyoncé en faire un album. L’artiste représentante de la communauté afro-américaine vient du sud des États-Unis et s’était déjà essayée au genre sur le titre Daddy Lessons de l’album Lemonade (2016).

« Comme Beyoncé, Ray Charles venait de la soul. Lui aussi avait étonné tout le monde en faisant un album country, constate le journaliste musical. La country vient de chants populaires basés musicalement sur des importations européennes et africaines, sans qu’on parle de musique noire ou blanche. Les blancs comme les noirs jouaient plus ou moins la même musique, le gospel spirituel, qui a été d’une certaine manière laïcisé ensuite. »

« La country est partout, mais on ne le sait pas. Beaucoup font de la country sans le savoir. »

Belkacem Bahlouli

Pas de grande surprise non plus pour Lana Del Rey, qui présentera son album country en septembre : « Elle est Américaine également et le fond de la culture américaine reste la country. Bruce Springsteen a lui aussi fait un album country folk. La country est partout, mais on ne le sait pas. Beaucoup font de la country sans le savoir. »

15,99€
21€
En stock
Acheter sur Fnac.com

La popstar la plus influente à l’heure actuelle, Taylor Swift, est justement une enfant de la country. C’est par passion pour cette musique qu’elle a convaincu, à 14 ans seulement, ses parents de quitter la Pennsylvanie pour Nashville. Ses trois premiers albums (Taylor Swift, Fearless, Speak Now) sont résolument country et lui ont valu les plus grandes récompenses du milieu avant de séduire la pop.

De la France, un genre jugé ringard

Malgré son succès ininterrompu outre-Atlantique, le genre a toujours eu de la peine à s’imposer en France. Seules quelques reprises d’artistes dans les années 1960 et 1970, dont Johnny Hallyday, puis les albums de Dick Rivers, ont connu des passages radio. Cette musique souffre surtout d’une image ringarde. « En France, il y a un certain snobisme qui vient en partie de la critique musicale. La country a toujours été associée au plouc américain avec ses bottes et son chapeau. Il y avait deux festivals country importants en France, mais la crise sanitaire a eu raison d’eux », constate Belkacem Bahlouli.

Les fans français de country existent malgré tout. À 28 ans, Marion confie s’être prise de passion pour ce style il y a près de 20 ans, au moment où elle a commencé à pratiquer l’équitation western dans une écurie alsacienne. « Mon rêve reste d’aller au Texas et de porter des santiags toute la journée », s’amuse-t-elle en se replongeant dans ses playlists. Elle est fidèle aux artistes qui l’accompagnent depuis son enfance : Dolly Parton, Gretchen Wilson, qui « respire la vieille country », Billie Ray Cyrus, Keith Urban, Shania Twain et Lady A (anciennement Lady Antebellum), qu’elle écoute aussi bien en travaillant que lors des longs trajets en voiture. Elle a conscience d’être l’une des rares personnes de son entourage et de son âge à ne pas s’en lasser. Mélomane, elle apprécie aussi le rock et le rap, mais revient toujours à la country pour son côté « évasion favorisée par la rythmique et les instruments ». Pourtant, la fan admet n’avoir aucune référence française.

Il est en revanche certain que la country séduira les mélomanes français grâce à Beyoncé. Avec sa force de frappe, l’Américaine pourrait permettre aux plus curieux de découvrir un style musical toujours d’actualité. N’oublions pas non plus l’importance politique de cet événement musical alors que les États-Unis éliront leur prochain Président en novembre et que Beyoncé, démocrate revendiquée, s’est toujours attachée à chanter les maux de son pays.

À lire aussi

À lire aussi

Article rédigé par