Entretien

Will McPhail : “J’aimerais retrouver cette forme d’espièglerie que j’avais quand j’étais enfant”

04 février 2024
Par Agathe Renac
Will McPhail est l'auteur du roman graphique “Au-dedans”.
Will McPhail est l'auteur du roman graphique “Au-dedans”. ©404 Éditions

Le dessinateur du New Yorker était l’invité du Festival d’Angoulême pour son premier roman graphique, Au-dedans (404 Éditions). Une œuvre terriblement juste et touchante, qui nous a mis une vraie claque. L’auteur a accepté de nous faire entrer dans les coulisses de son travail fascinant, entre deux dédicaces.

Le Festival d’Angoulême est officiellement terminé : quelles BD vous ont marqué ?

J’ai particulièrement été touché par It’s Lonely at the Centre of the Earth, de Zoe Thorogood, et Monica, de Daniel Clowes. Elles sont géniales.

Présenté lors du Festival, votre roman graphique est drôle, touchant et bouleversant. Pourquoi souhaitiez-vous raconter cette histoire ?

J’ai toujours été fasciné par les mécaniques des conversations. Comment le choix des mots et la manière de les dire peut transformer un simple échange en véritable connexion entre les individus. Je me suis déjà retrouvé dans des discussions où je disais des choses auxquelles je ne croyais pas, ou qui ne m’intéressaient pas, juste pour en sortir indemne. Quand j’agis de cette manière, et que je sens que la personne en face de moi reproduit le même schéma, j’ai juste envie de crier : “Mais pourquoi on fait ça ? Pour qui sommes-nous en train de jouer et faire semblant ?”

©404 Éditions

En réalité, nous nous rendons rarement vulnérables avec les autres – mais c’est peut-être une habitude plus anglaise que française. J’ai la sensation que je peux physiquement toucher mes interlocuteurs, mais que je ne peux pas accéder à qui ils sont vraiment à l’intérieur. J’ai toujours eu cette frustration. Je voulais écrire un livre sur tout ça, sur ce qui se passe quand une conversation se transforme en vraie connexion, et ce que ça nous fait ressentir en tant qu’être humain. J’ai toujours eu cette idée dans un coin de ma tête et je voulais l’exprimer d’une manière visuelle.

Au fil des pages, le lecteur passe du rire aux larmes. Pourquoi était-ce important pour vous d’aborder des thématiques difficiles, comme la maladie ou la mort, sous le prisme de la comédie ?

Ce passage de la comédie à la tristesse et de la lumière à l’obscurité est peut-être la partie la plus autobiographique de ce livre. C’est exactement ce qu’il se passe dans ma vie : à chaque fois que j’ai été triste, l’humour m’a permis de m’en sortir.

« Au-dedans est une fiction qui s’inspire de ma propre vie. »

Will McPhail

À quel point ce récit est-il autobiographique ? Vous reconnaissez-vous dans le personnage de Nick ?

Certains éléments sont clairement autobiographiques, mais je dirais qu’Au-dedans est une fiction qui s’inspire de ma propre vie, plutôt que l’inverse. Je m’identifie énormément à Nick, mais bizarrement, je ressemble plus à Wren. Chaque personnage a sa manière de cacher son vrai visage : Nick le fait en regardant le monde depuis l’extérieur, sa mère dissimule sa véritable personnalité en étant définie par son fils comme une maman, plutôt qu’une adulte, et Wren se cache derrière l’humour en permanence. Je me reconnais beaucoup dans sa façon de fonctionner.

©404 Éditions

Nick réfléchit en permanence. Avez-vous, vous aussi, ce perpétuel monologue intérieur dans votre tête ?

Oh, oui ! Je partage clairement ça avec lui. J’ai un monologue constant dans ma tête, mais je ne pense pas qu’il soit aussi anxieux et analytique que celui de Nick. En Angleterre, nous avons une expression pour parler de ça : “Being away with the fairies” [“être à côté de ses pompes”, en français, ndlr]. Je suis constamment coincé avec mon imagination, dans des petites envolées fantastiques. Ces pensées personnelles se font parfois au détriment des conversations que j’ai en temps réel, car je suis bloqué dans ma tête et je ne suis pas du tout dans l’instant présent, avec les autres.

Les moyens de communication n’ont jamais été aussi développés qu’aujourd’hui. Avez-vous la sensation qu’ils multiplient les conversations superficielles dont vous parlez dans Au-dedans, ou qu’au contraire, ils favorisent les discussions profondes ?

D’un point de vue général, j’ai l’impression que le fait d’avoir le monde entier et toutes les connaissances de l’humanité à portée de main, dans un espace de quelques centimètres carré, est une mauvaise chose. En réalité, la possibilité d’envoyer des SMS à ses amis et à sa famille est le seul point positif des téléphones. Je me débarrasserais complètement du reste. Les réseaux sociaux nous donnent la possibilité de se parler à n’importe quel moment, mais ils ne nous connectent pas réellement. C’est peut-être démodé, mais j’ai la sensation que ce rapport authentique dont je parle dans mon livre ne peut se faire que dans la vraie vie.

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Nick tente de se sortir de ces discussions superficielles en étant sincère avec ceux qui l’entourent. Il échoue à chaque fois, sauf quand il parle avec son neveu, qui a 4 ans. Avez-vous la sensation que l’âge adulte nous retire une part de sincérité ?

Absolument. Nick tisse des liens avec des personnes très différentes : un étranger, le plombier dans sa salle de bain, les membres de sa famille, Wren… Mais celle avec son neveu est probablement la plus simple, parce que quand on est jeune, on est déjà dans un état de vulnérabilité et d’honnêteté. Il n’y a pas de filtre, on dit ce que l’on pense. Et nous mettons presque toute notre vie à essayer de revenir à cet état. C’est ce que je ressens aussi vis-à-vis de ma carrière : j’aimerais (et j’essaie de) retrouver cette forme d’espièglerie que j’avais quand j’étais enfant. Je pense que c’était la meilleure version de moi-même.

©404 Éditions

Quand les autres s’ouvrent à Nick, il accède à leur monde intérieur. À quoi ressemble le vôtre ?

Bonne question… Si vous tombez dans mon monde intérieur, je pense que vous vous retrouveriez dans une sorte de piscine remplie de lave de volcan (rires). Au début, vous vous diriez “Oh, c’est cool”, mais ensuite, vous réaliseriez que c’est horrible et vous aimeriez partir (rires).

Pour terminer, avez-vous un message à faire passer à vos lecteurs ?

Parlez à votre mère.

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Article rédigé par
Agathe Renac
Agathe Renac
Journaliste