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La traduction automatique instantanée nous fera-t-elle donner nos langues au chat(bot) ?

28 novembre 2023
Par Marion Piasecki
La traduction automatique instantanée nous fera-t-elle donner nos langues au chat(bot) ?
© Pixel-Shot/Shutterstock

Les géants de la tech proposent des services gratuits de traduction automatique en temps réel. L’apprentissage des langues deviendra-t-il obsolète ?

L’intelligence artificielle mettra-t-elle définitivement fin à la barrière des langues ? C’est en tout cas l’ambition de nombreuses entreprises de la tech. Alors qu’il fallait encore, il y a quelques années, opter pour un objet connecté spécialisé, ces traducteurs en temps réel s’intègrent désormais dans nos smartphones et ce, tout à fait gratuitement. Cela pose quelques questions : prendra-t-on encore la peine d’apprendre des langues étrangères ? Cela pourrait-il même avoir un impact sur notre façon de nous exprimer dans notre langue maternelle ?

Des objets connectés aux applis, des solutions variées

Les solutions de traduction en temps réel peuvent être divisées en deux catégories : la traduction écrite, qui s’affiche sur un écran, et la traduction orale, qui est retransmise dans un écouteur.

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Certaines marques se spécialisent dans les objets connectés consacrés à la traduction en temps réel, à l’instar de Pocketalk, Waverly Labs ou encore Timekettle, qui se présentent généralement sous forme de paires d’écouteurs sans fil. Cependant, ils coûtent au moins une centaine d’euros et ont désormais des adversaires de taille, comme Apple, Google et Samsung, qui intègrent ce type de services gratuitement dans leurs smartphones. L’AI Pin de Humane, qui se voit comme le successeur des smartphones, a également mis en avant cette fonctionnalité lors de sa présentation.

Des barrières existent encore

Comprendre et se faire comprendre dans toutes les langues serait-il possible sans faire d’effort ? Nous sommes en réalité encore loin du traducteur universel de Star Trek. Il ne faut pas parler trop vite, ni avec un accent trop marqué, ni en mâchant ses mots, ni dans des endroits trop bruyants, sinon cela génère des fautes qui changent complètement la phrase.

Dans le cas du logiciel d’Apple, par exemple, le micro va parfois se couper tout seul, sans raison, ne donnant la traduction que pour une partie de ce qui a été dit, ce qui oblige à regarder son smartphone plutôt que son interlocuteur pour être sûr que l’application est toujours en train d’écouter.

Dans la traduction écrite en temps réel, devoir se passer l’appareil entre les différents interlocuteurs et regarder l’écran en permanence casse complètement la dynamique de la conversation. Dans la traduction orale, le nombre d’interlocuteurs est limité par le nombre d’écouteurs et, disons-le, partager des écouteurs intra-auriculaires n’est pas vraiment hygiénique…

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Tous monolingues, tous polyglottes

Ces innovations vont-elles tuer l’apprentissage des langues étrangères ? En tout cas, elles vont certainement accélérer une tendance existante, celle des populations anglophones monolingues comme les Américains et les Britanniques, qui se désintéressent de plus en plus des langues étrangères.

Entre 2010 et 2021, le nombre d’étudiants en langues étrangères aux États-Unis a ainsi baissé de 25 %. Selon la Modern Language Association, rien qu’entre 2013 et 2016, 651 programmes d’apprentissage des langues étrangères ont fermé dans les universités américaines. Cela ne concerne pas que les langues rares : cet été, l’université de West Virginia a purement et simplement fermé l’intégralité des sections de langues étrangères pour des raisons budgétaires. Il n’est donc pas étonnant qu’une grande partie des solutions de traduction automatique en temps réel vienne des États-Unis.

Qu’en est-il en France ? Selon le ministère de la Culture, 54 % des Français en métropole ne maîtrisent que la langue française, la situation étant évidemment différente en outre-mer, puisqu’une grande partie de la population parle aussi créole. La perte de compétences en anglais et dans les autres langues acquises à l’école pourrait donc pousser les adultes à se tourner vers les traducteurs automatiques en temps réel plutôt que vers l’apprentissage d’une langue.

Vers une évolution forcée de l’apprentissage ?

La démocratisation de ces outils de traduction automatique risque de faire de l’apprentissage des langues étrangères une matière accessoire et dépassée pour les élèves qui ne sont pas passionnés. Les cours devront probablement évoluer pour intégrer cette tendance, en incitant par exemple les élèves plus timides à faire des exercices de conversation avec un chatbot ou encore en accordant une place plus importante à l’enseignement de la culture et de l’histoire du pays pour attirer l’attention des élèves et les rendre plus curieux.

Pour les adultes, l’apprentissage des langues sera plus une affaire de passionnés qu’une nécessité. Dommage, car l’apprentissage d’une langue a de nombreux bénéfices, que ce soit pour entretenir la plasticité de son cerveau, pour développer son empathie et même simplement pour élargir ses horizons et faire des expériences inattendues, sans même avoir besoin de voyager.

Par exemple, lors d’une séance de dédicaces, j’ai pu bredouiller quelques phrases de japonais à l’auteur du tout premier manga que j’ai lu, qui m’a donné envie d’apprendre la langue quand j’étais plus jeune. À l’inverse, je me souviens encore très bien de cet Anglais qui, alors que je lui disais que je venais du nord de la France, m’a parfaitement récité une réplique de Bienvenue chez les Ch’tis ! Montrer que l’on fait un effort pour aller vers l’autre en parlant dans sa langue, quitte à être vulnérable en montrant son manque de compétence, c’est inestimable en terme de lien social, comparé à une traduction automatique.

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Se faire comprendre par l’IA pour être compris par les autres

Les entreprises de traduction automatique aiment la facilité, notamment en utilisant l’anglais comme intermédiaire au lieu de créer des traductions pour chaque combinaison de langues. Les utilisateurs comprendront donc assez vite qu’il faut ignorer idiomes, mots régionaux, trop familiers ou trop récents qui risqueraient d’être mal traduits. Cela pourrait, à terme, mener à des langues appauvries au profit de l’anglais.

Malheureusement, certains géants de la tech ne semblent pas voir ces problèmes, étant donnés qu’ils sont monolingues eux-mêmes. En 2022, le PDG d’Apple Tim Cook a par exemple déclaré lors d’une interview avec Konbini : « Si j’étais un écolier français de 10 ans, je pense que ce serait plus important d’apprendre le code que l’anglais. » Dans une de ses biographies, Elon Musk, qui a grandi en Afrique du Sud, a parlé de son apprentissage de l’afrikaans – une des langues officielles du pays – en ces termes : « Il y avait des matières obligatoires (à l’école) comme l’afrikaans, et je ne voyais pas l’intérêt d’apprendre cela. Cela me semblait ridicule. » Bill Gates est le seul à dire qu’il regrette son monolinguisme.

Dans ces conditions, on peut se demander s’ils sont même capables de comprendre ce que veut dire apprendre une langue ou être polyglotte. Cela inclut bien sûr les mots eux-mêmes, mais également le ton, le langage non-verbal et la compréhension de la culture. L’intelligence artificielle, même perfectionnée, continuera probablement de passer à côté de cela. Dans ce cas, on peut imaginer par exemple que, par peur de faire un geste incompréhensible pour un interlocuteur et invisible pour l’IA, on finisse par réprimer le langage non-verbal et laisser toute la place aux mots eux-mêmes.

Aujourd’hui, face aux solutions impressionnantes mais imparfaites qui nous sont déjà proposées, certains voient déjà plus loin. Leur espoir : apprendre des langues étrangères – ou tout autre compétence – dans un temps record en les téléchargeant dans un implant cérébral comme ceux de Neuralink. Un tel désir, même s’il est compréhensible, omet toutefois que dans l’apprentissage, le voyage compte autant que la destination.

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Article rédigé par
Marion Piasecki
Marion Piasecki
Journaliste