Entretien

Trần Anh Hùng pour La Passion de Dodin Bouffant : “Je ne choisis de faire un film que s’il y a un pari difficile à relever”

06 novembre 2023
Par Lisa Muratore
Juliette Binoche et Benoît Magimel dans “La Passion de Dodin Bouffant”.
Juliette Binoche et Benoît Magimel dans “La Passion de Dodin Bouffant”. ©Carole Bethuel/Curiosa Films/Gaumont/France 2 Cinéma

L’Éclaireur a rencontré le réalisateur Trần Anh Hùng à l’occasion de la sortie de son nouveau long-métrage, La Passion de Dodin Bouffant. Origine du projet, mise en scène et casting, le cinéaste revient sur le film pré-sélectionné pour représenter la France aux Oscars 2024, et déjà lauréat du prix de la mise en scène au dernier Festival de Cannes.

Comment est né le projet ? Pourquoi avoir choisi de faire un film sur la gastronomie ? 

Je voulais faire un film sur la cuisine depuis toujours. Dans mon précédent film, Éternité, il y avait une grande partie dans la cuisine, mais elle a été coupée en raison de problèmes budgétaires. Par ailleurs, la cuisine a toujours eu une place importante dans ma vie. J’avais envie de montrer cela dans mon film, car l’art culinaire me semble plus facile à travailler à l’écran.

Quand on fait un film sur Van Gogh, c’est difficile de croire qu’un acteur est en train de peindre comme Van Gogh. En revanche, pour la cuisine, tout est vrai. Cette notion de réel a guidé tout le tournage. Je n’ai rien pris de faux, nous n’avons pas montré de faux plats. 

Benoît Magimel dans La Passion de Dodin Bouffant. ©Carole Bethuel - 2023 CURIOSA FILMS – GAUMONT – FRANCE 2 CINÉMA

Ensuite, bien sûr, il y a cette rencontre avec le roman de Marcel Rouff, qu’il a écrit en 1924. Il y avait dans le livre des pages magnifiques sur la manière dont les gens parlaient de nourriture. J’ai gardé cela et j’ai raconté l’histoire qui précède le livre. Je n’ai pas gardé l’histoire qui est racontée dans l’œuvre.

Pourquoi avoir choisi de réaliser le prequel de cette histoire ? 

J’avais envie de raconter l’histoire d’Eugénie et de Dodin parce qu’à mon âge, c’était l’occasion de faire un film sur l’amour conjugal qui est un amour très peu traité au cinéma. Souvent, on préfère montrer la confrontation de deux êtres. Dans l’amour conjugal, c’est plutôt une recherche d’harmonie : comment vivre ensemble harmonieusement ? Comme ils partagent la même passion qu’est la gastronomie, ça a rendu possible cette harmonie-là.

« Pour moi, si on fait le parallèle avec entre la gastronomie et le cinéma, le rôle du réalisateur, c’est d’être un laboureur. »

Trần Anh Hùng

Leur relation d’égal à égal est très moderne pour le XIXe siècle. Comment définiriez-vous la relation d’Eugénie et de Dodin ?

À toute époque, il y a toutes sortes d’amour possible, toutes sortes de relations qui défient les conventions sociales. C’était peut-être rare, mais ce n’était pas impossible. Cette relation conjugale entre Eugénie et Dodin vient du fait qu’ils ont vécu ensemble longtemps. Ils partagent aussi une relation physique assez intense. D’un autre côté, Eugénie est un personnage qui tient à sa liberté, elle a toujours refusé de se marier avec Dodin. C’est cette résistance qui crée aussi la pérennité de leur relation parce que, quelque part, Dodin est tout le temps dans le désir. Elle ne se livre pas entièrement à lui.

Elle a des mouvements de tendresse retenue, comme ce moment où elle va pour lui toucher la tête, mais elle se retient. Il y a aussi le moment de leur dernier souper, quand elle exprime d’une manière très détournée tout l’amour qu’elle porte à Dodin. Ces passages, par exemple, définissent réellement le personnage d’Eugénie.

Juliette Binoche et Benoît Magimel dans La Passion de Dodin Bouffant. ©Carole Bethuel - 2023 CURIOSA FILMS – GAUMONT – FRANCE 2 CINÉMA

L’art de la gastronomie est-il le même que l’art cinématographique ?

Ce sont deux arts totalement différents dans le matériau spécifique, mais on peut faire un parallèle. Le film s’ouvre, par exemple, sur l’image d’un céleri qu’on vient d’arracher du sol ; on a cette odeur de la terre et de ses racines. Pour moi, si on fait le parallèle entre la gastronomie et le cinéma, le rôle du réalisateur, c’est d’être un laboureur. Il fait un long travail de récolte : il écrit le scénario dans une sorte de plaisir et d’angoisse solitaires. Ensuite, il faut convaincre les gens, et il se passe beaucoup de temps avant le temps de la récolte. Le temps de la récolte, c’est vraiment au moment du tournage.

Vous avez reçu le prix de la mise en scène à Cannes. Quel a été le plus gros challenge sur le tournage ?

La mise en scène a été quelque chose de complexe, évidemment. Depuis l’enfance, j’aime voir les gens au travail, j’aime voir leurs gestes. C’est quelque chose que j’observe très précisément parce que j’aime ça. J’y trouve une très grande beauté. Quand j’ai fait ce film, le pari que je me suis donné pour m’encourager, c’était de faire un film sur la nourriture qui donnerait du fil à retordre au prochain réalisateur qui ferait un film sur la gastronomie. 

Il fallait donc réussir cette première scène de cuisine dans laquelle l’idée, c’est une harmonie créée à travers la chorégraphie. Car, ce que nous voyons là, ce sont des hommes et des femmes au travail et qui se connaissent très bien. Il y a une espèce d’harmonie qui devrait se créer, dans laquelle ils anticipent le geste de l’autre, les besoins de l’autre à tel ou tel moment de la cuisson.

Juliette Binoche dans La Passion de Dodin Bouffant. ©Carole Bethuel - 2023 CURIOSA FILMS – GAUMONT – FRANCE 2 CINÉMA

Il fallait donc traduire ce sentiment du travail d’hommes et de femmes de manière harmonieuse. C’est pour cette raison que la mise en place a été le plus gros challenge. C’est probablement la chose la plus difficile que j’ai eu à faire sur ce film. Il m’arrive de le revoir et de me demander comment j’ai fait ! Si je devais le refaire, j’aurais la même peur qu’au moment de tourner ces scènes. 

« J’ai l’habitude de plaisanter en disant que c’est un film sur l’amour et la nourriture. L’amour, ici, était dans les performances d’acteur extraordinaires. »

Trần Anh Hùng

Créer cette chorégraphie, entre le déplacement des personnages faisant des gestes précis au milieu du danger – puisqu’ils pouvaient se brûler, s’ébouillanter, se couper – et en même temps, avoir ces mouvements extrêmement complexes de la caméra pour exprimer la sensualité de ces corps en déplacement, tout en étant précis sur la cuisson, sur les moments spécifiques de la cuisine… C’était très difficile.

Vous dites vouloir donner du fil à retordre au prochain cinéaste qui filmera la gastronomie et vous évoquiez les scènes coupées d’Éternité. En tant qu’artiste, considérez-vous que chaque création entraîne une frustration qui donne le coup de génie du prochain film ? 

Oui, je pense que c’est très important. Chaque film en suggère un autre, qui va ensuite en suggérer un autre. Je ne choisis de faire un film que si, intrinsèquement, dans le projet, il y a un pari difficile à relever. Pourquoi faire des choses faciles quand on peut aller faire les choses difficiles [rires] ? Même avec un acteur. Quand vous passez du temps avec un acteur, tout ce qu’il fait qui est rejeté et qui n’appartiendra pas finalement au film, suggère un autre film possible avec eux. C’est ça, l’acte de la création. 

Comment le choix de Juliette Binoche et de Benoît Magimel s’est-il imposé à vous ? 

Quand j’écris un scénario, je ne pense jamais à un acteur, parce qu’il y a la peur qu’on ne puisse pas l’avoir pour différentes raisons. Pour La Passion de Dodin Bouffant, j’ai procédé de la même manière, mais, une fois l’écriture terminée, j’ai vite pensé à Juliette Binoche. Nous avons le même agent, on se connaissait et on s’était déjà promis de travailler ensemble. Pour Juliette, c’était évident depuis le début et elle a été d’une fidélité extraordinaire, parce qu’elle est restée sur le projet malgré toutes les difficultés de financement. Si elle n’était pas restée, le film n’aurait pas pu se faire. 

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Benoît Magimel est arrivé un peu plus tard, parce qu’il fallait prendre en compte le fait qu’ils ont vécu une relation avant et que, pendant 20 ans, ils n’ont pas travaillé ensemble. J’avais une certaine inquiétude par rapport à cela, mais, une fois que Benoît est arrivé sur le projet, c’était vraiment tous les jours un émerveillement de les voir sur le plateau. J’ai l’habitude de plaisanter en disant que c’est un film sur l’amour et la nourriture. L’amour, ici, était dans les performances d’acteurs extraordinaires. 

Vous êtes en lice pour représenter la France aux Oscars, qu’est-ce que cela vous fait ? 

Je suis très heureux d’avoir été sélectionné pour peut-être représenter la France aux Oscars, car c’est beaucoup de travail et beaucoup de travail à venir !

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Article rédigé par
Lisa Muratore
Lisa Muratore
Journaliste