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Fantax : naissance, vie et mort du premier super-héros (sans pouvoir) français

13 octobre 2021
Par Ugo Bocchi
Plus d’un demi-siècle plus tard, Fantax fait encore parler de lui.
Plus d’un demi-siècle plus tard, Fantax fait encore parler de lui. ©Domaine public, Walter Pernety

Il a vécu très exactement trois ans et 39 albums, entre 1946 et 1949. Fantax, super-héros violent, est une légende de la bande dessinée à la française.

La France se réveille, mais elle est encore fatiguée. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et de l’Occupation, elle a surtout besoin de rêver. Par n’importe quel moyen : la cuisine, le voyage, le divertissement, la culture… Les super-héros ont alors leur raison d’être dans ce nouveau monde. C’est en tout cas ce que pensent deux amis lyonnais, fans de dessins et de comics, à la suite de plusieurs discussions et projets de bandes dessinées.

D’un côté : Pierre Mouchot, dessinateur de génie, illustrateur en herbe, ancien résistant. Il a notamment participé à la libération de l’Ardèche. De l’autre : Marcel Navarro, journaliste, scénariste et rédacteur, sans emploi. Les deux collègues gribouillent, cherchent, prospectent auprès de journaux (c’est ainsi que sont publiées la majorité des BD de l’époque) et vont finalement réussir leur coup. Fantax voit le jour le 15 juillet 1946 dans le journal Paris-Monde illustré.

Un super-héros sans pouvoir, à la double personnalité et marié

Des bottines noires, un collant rouge sur lequel il superpose un slip, un haut brodé d’un F, un masque noir, une cape rouge, des muscles saillants sous des vêtements moulants, une mâchoire carrée, une carrure imposante… Notre premier super-héros est un mélange entre Batman et Superman à qui on aurait ajouté une touche d’improbabilité. S’il est né de deux cerveaux lyonnais, ces derniers l’ont voulu anglo-saxon. Au quotidien, Fantax s’appelle Lord Horace Neighbour et c’est un noble, attaché d’ambassade. Il est père de famille et marié (situation rare pour un super-héros) à Lady Patricia. Elle est au courant de sa double identité et l’aide même dans ses enquêtes.

Vengeur masqué, il s’attaque au crime organisé, aux nazis ou encore au Ku Klux Klan. Athlète, toujours en mouvement, plutôt doué pour la boxe, il n’a pas de pouvoir particulier. Comme un certain Bruce Wayne. Fantax, ou l’ombre qui tue, est surtout hyper violent comparé aux autres comics de l’époque. Il utilise volontiers tout ce qui est létal, armes à feu, couteaux et sabres. Les deux auteurs n’hésitent par exemple pas à mettre en scène certaines décapitations. Originalité de la BD : tous les épisodes sont racontés par un pseudo journaliste, publiés dans le journal à la rubrique reportages sensationnels et se terminent par la mention « d’après le reportage de J.K. Melwyn-Nash ». Comme pour mieux ancrer la fiction dans le réel.

Retraite prématurée, fin tragique et tentatives de ressuscitation

Le succès immédiat de Fantax va pousser Pierre Mouchot à fonder sa propre maison d’édition. Le premier épisode se vend à 90 000 exemplaires, la réussite est totale. À l’époque, le public des comics est très jeune. Et c’est ce qui va entraîner sa perte. En 1949, après trois ans d’aventures en terres inconnues, de rencontres avec des civilisations oubliées, de combats plus sanglants les uns que les autres, Fantax va devoir prendre une retraite prématurée. La faute à une nouvelle loi visant à réguler certaines publications jeunesse jugées trop « pernicieuses » en termes de sexualité et de violence.

L’histoire se termine par la mort de Barbara, la fille de Lord Horace Neighbour, assassinée par Al Capy, gangster et ennemi juré de Fantax. Triste. Tragique. Séparé de Marcel Navarro depuis l’album 29 pour des raisons professionnelles, Pierre Mouchot va essayer de ressusciter Fantax. Il met notamment en scène Back Boy, son fils, mais il ne retrouvera jamais le succès des débuts.

Quoi qu’il en soit, l’héritage laissé par Fantax est bien présent. Que ce soit en termes de liberté d’expression : la fameuse loi de 1949 a été actualisée en 2011 et les déboires judiciaires de Pierre Mouchot, empêtré dans de nombreux procès à cause de ses BD « traumatisantes », n’y sont pas pour rien. Ou que ce soit en termes culturels : toutes les histoires de super-héros à la sauce française, comme la série sortie cette année sur Netflix, Comment je suis devenu un super-héros, rendent d’une certaine façon hommage à Fantax.

Article rédigé par
Ugo Bocchi
Ugo Bocchi
Journaliste