Critique

Critique de Salamandre : après Everything, I.N.J. Culbard nous présente l’art comme un remède à la fatalité

17 février 2023
Par Michaël Ducousso
L'artiste britannique I.N.J Culbard revient chez 404 Comics avec un album entièrement écrit et dessiné par ses soins.
L'artiste britannique I.N.J Culbard revient chez 404 Comics avec un album entièrement écrit et dessiné par ses soins. ©404 Comics

I.N.J. Culbard revient chez 404 Comics avec une œuvre personnelle, à la croisée des genres entre comics et BD franco-belge, fiction et biographie.

Un peu moins d’un an après la parution d’Everything, best-seller inattendu de 404 Comics, I.N.J. Culbard est de retour chez l’éditeur français avec Salamandre. Cette fois, il revient sans son précédent acolyte, Christopher Cantwell, pour livrer une histoire toute personnelle dans laquelle il délaisse ses marottes doyliennes et lovecraftiennes pour explorer des thématiques beaucoup plus intimes : l’art et le deuil. Une plongée cathartique dans des souvenirs d’enfance teintés d’imaginaire.

À la croisée des mondes

Salamandre suit donc le parcours du petit garçon éponyme qui cultive ses talents de dessinateur en inventant des bandes dessinées. Et pas besoin de se creuser la tête très longtemps pour trouver le héros de ses aventures, il l’a tous les jours sous les yeux : c’est son père. Inspiré par les explorations abyssales du paternel, observateur de la faune sous-marine, le jeune Kasper vit une existence créative et heureuse dans la république idyllique du Montparnasse… jusqu’à la mort de sa muse.

Disparu lors de l’une de ses plongées en sous-marin, Swan Salamandre laisse derrière lui un fils prêt à raccrocher les crayons et une veuve qui ne sait pas comment accompagner son enfant face au deuil. Cette dernière a alors une idée : envoyer Kasper en visite chez son grand-père, de l’autre côté du Voile de Fer, dans l’Empire tyrannique du Monolith, sous couvert de faire passer en contrebande… des graines de fleur.

Car, dans un pays où toute forme d’art est interdite, faire pousser de jolies clématites est déjà suspect. Dans cette dictature gérée d’une poigne de fer par des moustachus en uniforme, on n’a pas le droit d’afficher d’autres tableaux que ceux du leader suprême (et encore, des portraits figuratifs sur fond uni) et si l’on fait une fête, c’est en secret, en jouant du ukulélé sans cordes et en mimant des chansons.

Toute cette affaire prend très vite des accents de Tintin au pays des soviets et ce n’est pas un hasard. Si Salamandre nous arrive tout droit du pays de l’oncle Sam, où il est publié par Dark Horse sous la férule de la célèbre éditrice de comics Karen Berger, c’est avant tout une histoire européenne.

Dans une dictature qui interdit l’art, cultiver clandestinement des fleurs est à la fois un business et un acte de résistance.©404 Comics

L’artiste britannique I.N.J Culbard s’inspire en effet de son enfance passée des deux côtés du rideau de fer, et notamment dans la Pologne de Jaruzelski où vivait une partie de sa famille maternelle. Il n’est pas étonnant non plus de retrouver dans le trait du dessinateur, des touches de la ligne claire qui a fait la réputation de certains de ses modèles comme Hergé et Tardi.

Finalement, Salamandre est un comic avec de vrais morceaux de franco-belge dedans. L’album n’est d’ailleurs pas estampillé 404 Comics, mais 404 Graphic, label inventé par la maison d’édition qui aime brouiller les genres et souhaite attirer des lecteurs curieux. Et ceux-là auraient tort de se priver, car, en plus d’offrir un excellent pont vers la bande dessinée américaine, Salamandre est une belle réflexion sur le rôle de l’art.

Le pouvoir de l’imagination

Sous ses airs de vacances en famille dans une dictature d’Europe de l’Est, Salamandre dévoile en effet la conception « culbardienne » de l’art. Une forme de révolte en soi, un outil de résilience face à tous les drames de la vie. C’est ce dont va se rendre compte Kasper. Ses rencontres, de l’autre côté du Voile, vont l’aider à réaliser que le dessin n’est pas seulement une façon de se rappeler des souvenirs qui font mal, mais qu’il peut également être un instrument capable de transcender cette douleur.

Cette révélation se dévoile par petites touches tout au long de l’album, avec l’enquête des tableaux volés et protégés par la Résistance, ou les confessions de sa cousine qui rêve de ces « magasins qui ne vendent que des livres ».

Même s’ils peuvent empêcher les peuples de faire la fête ou de chanter, les tyrans ne peuvent pas les empêcher d’imaginer.©404 Comics

Ces confrontations à la privation d’art vont peu à peu faire réaliser à Kasper ce qu’il perd en refusant de dessiner, lui qui peut jouir à loisir de ce plaisir si anodin dans la République du Montparnasse, dont le nom renvoie directement à la résidence mythologique des Muses antiques. Durant ce parcours cathartique, Kasper va fugacement rencontrer Mélisandre, artiste d’État au look de Cruella et à l’âme de Louise Michel.

Une figure tutélaire qui va aider le garçon à comprendre que l’art n’est rien d’autre que l’expression de l’imagination et que rien ne peut la brimer. Ni la douleur du deuil, ni les tyrans qui ont bien compris son pouvoir subversif. Car ceux-là savent bien ce que les peuples oublient trop souvent : « Il faut de l’imagination pour se rappeler du passé et il faut de l’imagination pour créer un monde meilleur et vouloir un meilleur futur. »

Malgré son apparence, Mélisandre ne rêve pas de s’en prendre aux 101 dalmatiens, mais au dictateur qui brime son art.©404 Comics

Sous couvert de décrire un univers fictif, I.N.J. Culbard nous dévoile sa vision de notre monde, de son histoire et des émotions que chacun peut expérimenter. En ce sens, Salamandre est un parfait exemple de ces œuvres hybrides qui puisent leur sources à tous les genres de la bande dessinée, et qui sont de plus en plus nombreuses dans les rayons de nos librairies. En brisant les carcans et en retenant le meilleur des différents courants artistiques, des œuvres comme celle du Britannique développent une sensibilité unique, capable de retranscrire à merveille l’universalité des émotions humaines.

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Article rédigé par
Michaël Ducousso
Michaël Ducousso
Journaliste