Enquête

Le western a-t-il encore un avenir au cinéma ? 

30 juin 2022
Par Félix Tardieu
Le plan final iconique de “La Prisonière du Désert” (“The Searchers”) de John Ford, en 1956.
Le plan final iconique de “La Prisonière du Désert” (“The Searchers”) de John Ford, en 1956. ©Tous droits réservés

À première vue, le western semble être un genre désuet, passé de mode, comme le souvenir lointain d’un passé glorieux. Certes, le genre n’est plus dans son âge d’or. Cependant, dire que le western est mort serait un jugement bien trop péremptoire ; « mort-vivant » serait sans doute plus à propos, à l’image des nombreux films qui continuent, consciemment ou non, de dialoguer avec lui.

Le western, pilier du cinéma américain et plus largement du cinéma moderne, n’est pas mort. Ses ramifications sont en tout cas légion. Entre remakes de films plus ou moins aboutis (3h10 pour Yuma ou True Grit dans un cas, Les Sept Mercenaires dans l’autre), d’autres dépoussiérant habilement le genre (Bone Tomahawk, L’assassinat de Jesse James par le lâche de Robert Ford, Appaloosa, Slow West, News of the World, etc.) et transcendant le cadre de l’Ouest sauvage (No Country for Old Men, Gran Torino, Comancheria), quitte à l’emmener vers d’autres contrées cinématographiques (Logan, Mad Max: Fury Road, The Revenant), le western semble avoir encore de beaux jours devant lui. Seulement, le western de demain ne revêtira sans doute pas les mêmes velléités ni les mêmes enjeux idéologiques et esthétiques que celui d’hier. Si le western traîne toujours avec lui un lourd bagage mythologique, il demeure également un genre éminemment politique – si ce n’est le plus politique qui soit au cinéma.

Un genre fondateur

C’est peut-être la recette même de sa longévité. Selon les dires du philosophe Daniel Agacinski, le western « apparaît comme une pratique politique, populaire et nationale [et] peut être vu comme une sorte de miroir dans lequel l’Amérique s’est regardée » (Philosophie du western – Image, culture et création, Presses de l’Université Saint-Louis, 2013). L’essence du western résiderait alors moins dans des caractéristiques formelles (qu’on aurait bien du mal à déceler aussi systématiquement dans le cinéma contemporain que dans les westerns des années 1950) que dans une espèce de « pratique mythologique collective », chaque film apportant alors sa pierre à l’édifice – par renvois, hommages, citations directes ou ruptures nettes avec le genre. 

Après tout, le western a eu plusieurs vies. Une première véhicule les valeurs patriotiques de l’Amérique et son besoin quasi vital de récit, gravitant autour des mythes de la Destinée manifeste, de la frontière et de la conquête de l’Ouest, mais longtemps cantonné à des séries B lucratives. Et une seconde vie, durant laquelle le genre gagne ses lettres de noblesse chez des cinéastes comme Howard Hawks (Rio Bravo, La Captive aux yeux clairs), Anthony Mann (mettant régulièrement en scène James Stewart) ou Raoul Walsh, mais avant tout John Ford, l’homme aux plus de 140 films et que l’on considère généralement comme étant à la fois l’instigateur et le fossoyeur de l’âge d’or du western hollywoodien.

James Stewart dans L’Homme qui tua Liberty Valance (John Ford, 1962).©Swashbuckler Films

Dans ses films, Ford exalte la grandeur de l’Ouest américain à l’échelle de héros tributaires d’un système de valeurs morale, de La Chevauchée fantastique (1939) à La Prisonnière du désert John Wayne incarnant alors l’archétype du héros fordien – jusqu’à L’Homme qui tua Liberty Valance (1962) et sa célèbre réplique gravée dans le marbre, qui en dit long sur cet art du storytelling sur lequel l’Amérique s’est toujours appuyé : « When the legend becomes fact, print the legend » (« quand la légende est plus belle que la réalité, imprimez la légende »).

Dans une troisième vie, dans les années 1960, le western est un genre sur le déclin, symptôme d’un système hollywoodien à bout de souffle et enterré par des westerns débridés, ultraviolents et sans concessions – dit « crépusculaires » –, par exemple chez Sam Peckinpah, le réalisateur de La Horde sauvage et Pat Garrett et Billy the Kid, qui après plusieurs westerns prolongera sa réflexion sur la violence inhérente au genre en le déplaçant dans un cadre plus moderne, à l’instar des Chiens de paille avec Dustin Hoffman. Les années 1970 voient fleurir quelques westerns contestataires déconstruisant le mythe, en réaction à la levée de la censure (code Hayes), à l’image de Little Big Man d’Arthur Penn, John McCabe de Robert Altman ou Soldat bleu de Ralph Nelson.

Il était une fois dans l’Ouest (Sergio Leone, 1969).©Tous droits réservés

Dans le même temps, le genre ressuscite sur le Vieux Continent à l’initiative des réalisateurs italiens de « westerns spaghetti », à commencer par les « trois Sergio » : Corbucci, Valerii et, évidemment, Leone, dont les films majeurs (Il était d’une fois dans l’Ouest, Pour une poignée de dollars, Le Bon, La Brute et Le Truand, Il était une fois la révolution) sonnent l’ultime consécration du genre en même temps qu’ils annoncent sa désacralisation. En renonçant à un certain classicisme, le western était nécessairement appelé à se réinventer.

Les nouveaux visages du western 

On l’aura compris, le western n’a cessé de passer entre les mains de différents cinéastes qui, tout en ayant ces légendes dans le rétroviseur, ont réinventé tour à tour le western, lui ont insufflé un nouveau mouvement. Certes, la production de westerns à proprement parler s’est considérablement – pour ne pas dire complètement – essoufflée à la fin des années 1970, avec pour point culminant La Porte du paradis de Michael Cimino (le réalisateur de Voyage au bout de l’enfer), dont l’échec total au box-office fit sombrer pour de bon le studio United Artists. Les années 1980-1990 semblent avoir fait le deuil du western, malgré quelques saillies – Danse avec les loups (1990) de et avec Kevin Costner, Dead Man (1995) de Jim Jarmusch ou encore Impitoyable (1993) de l’infatigable Clint Eastwood qui, après être devenue une icône dans les westerns de Sergio Leone, deviendra l’un des derniers véritables réalisateurs du genre (L’Homme des hautes plaines, Josey Wales hors-la-loi, Pale Rider) encore en activité, avec peut-être, loin derrière lui, Tommy Lee Jones (Trois enterrements, The Homesman).

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La réminiscence du western chez Eastwood se fera d’ailleurs sentir jusqu’à son dernier film en date, Cry Macho, ultime chant du cygne de cette figure de l’éternel cowboy solitaire. Autrefois valeur sûre des studios, les westerns ont été pris de vitesse et supplantés par d’autres récits prenant leur relais mythologique, à commencer par les films de super-héros. 

Un temps délaissé, le genre est aujourd’hui investi par de nouvelles formes, de nouveaux horizons esthétiques et semble gagné par des sujets – au sens, pourrait-on dire, de sujets politiques – qui n’avaient que peu voire pas du tout voix au chapitre : l’homosexualité dans le film décisif d’Ang Lee, Le Secret de Brokeback Mountain ou encore The Power of the Dog de Jane Campion (nommé à l’Oscar du meilleur film), les femmes (True Grit, La Dernière Piste, Shérif Jackson, Jane Got a Gun, The Nightingale), mais aussi les figures autrefois piégées par les stéréotypes racistes et ramenées à une altérité incommensurable, les Afro-Américains (Django Unchained de Quentin Tarantino ou plus récemment The Harder They Fall, avec Idris Elba, sorti sur Netflix) et les Amérindiens (Lone Ranger, dans un autre genre Wind River ou encore le prochain film de la franchise Predator, Prey, décrit comme une rencontre entre le western et la science-fiction). 

Regina King et Lakeith Stanfield dans The Harder They Fall de Jeymes Samuel.©Netflix

Vers la renaissance du genre ?

Dans le paysage cinématographique actuel, le genre du western semble finalement contaminé par d’autres genres, allant pêle-mêle de la science-fiction (l’éprouvant Cowboys et envahisseurs (2011) de Jon Favreau) au film d’action, en passant par la comédie (le périple de Laure Calamy et de sa mule dans Antoinette dans les Cévennes) et jusqu’à un certain naturalisme cinématographique comme dans le sublime First Cow de la cinéaste américaine Kelly Reichardt, dont toute la filmographie (à l’image de La Dernière Piste, western situé sur l’Oregon Trail au milieu du XIXe siècle, raconté du point de vue féminin, au sein d’un convoi de pionniers en pleine perdition) se loge dans le sillage du western, dans son angle mort.

« Le langage du western est tellement intégré dans nos esprits (…) Parfois, en posant ma caméra, sans même que je le veuille, l’image prenait une signification (…) je me disais, je n’ai pas du tout envie de dire ça, mais c’est ce que raconte cette image », déclarait la cinéaste lors du dernier festival de Cannes, où elle recevait le Carrosse d’or (Quinzaine des Réalisateurs) avant de présenter en compétition son prochain long-métrage (Showing Up). Le western serait alors comme inscrit dans l’inconscient de certain·e·s cinéastes. 

Comme si, au fond, le western ne pouvait finalement plus exister en tant que genre codifié à l’extrême, mais plutôt comme un moule à retravailler perpétuellement par les cinéastes qui s’en emparent. Le western a aujourd’hui gagné le cinéma dans sa globalité, et sa puissance d’évocation politique est aussi bien convoquée à la barre des superproductions hollywoodiennes que du cinéma indépendant et international, comme chez le réalisateur brésilien Kleber Mendonça Filho dans l’étonnant Bacurau (2019), qui jongle allègrement avec les genres afin de dépeindre une société brésilienne rongée par la corruption, ou encore chez Jacques Audiard dans Les Frères Sisters (2018).

John C.Reilly et Joaquin Phoenix dans Les Frères Sisters (Jacques Audiard, 2018).©WildBunch

D’autres réactivent un certain classicisme, à l’image du scénariste et réalisateur Taylor Sheridan (Wind River), qui ne cesse de retravailler l’imaginaire de l’Ouest américain : le scénariste de Sicario et Comancheria, également le showrunner de la série Yellowstone (avec Kevin Costner) et de ses différents « prequels » (1923 et 1883) – séries diffusées sur Paramount+, plateforme qui arrivera en France en décembre prochain – s’inscrit ainsi dans ce regain d’intérêt notable de la télévision pour les westerns, à l’instar d’Outer Range sur Prime Video, Deadwood (revenu sur HBO en 2019 le temps d’un film) ou de Godless sur Netflix. 

Le western n’est pas mort, donc, mais il n’est peut-être plus tout à fait ce genre ultrabalisé qu’il fut un temps. Le western a toujours regardé en arrière, conscient du poids des icônes passées, et tourné vers l’avenir. À l’heure où la parole se libère, où d’autres voix émergent et où d’autres discours s’arriment à la fiction, le western semble constituer un terreau on ne peut plus fertile pour rétablir une vérité passée sous silence, confronter différents points de vue (comme dans Hostiles de Scott Cooper, 2017), faire éclore de nouveaux récits, et, pourquoi pas, accoucher des mythes de demain.  

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Article rédigé par
Félix Tardieu
Félix Tardieu
Journaliste