Ils n’avaient ni plan de carrière, ni stratégie marketing, juste l’envie urgente de faire du rock autrement. Pourtant, les Stinky Toys — dans lesquels on retrouve Eli et Jacno — ont bel et bien ouvert la voie au punk français. À l’occasion de la ressortie en vinyle de leur tout premier album, retour sur l’histoire de ce groupe parisien arty et incandescent qui, au milieu des années 70, a contribué à lancer toute une déflagration musicale dans l’Hexagone.
Introduction
Quand l’aiguille de la pendule tourne, les platines vinyles s’en donnent à cœur joie. En 2026, tous les journalistes et autres docteurs ès punk/rock s’accordent à dire que le mouvement punk est né en 1976. L’ex-bande-son de la jeunesse fêtera donc ses 50 bougies cette année.
On s’est donc penché sur l’un des premiers albums de ce sous-genre du rock paru en France en 1977 : celui des Stinky Toys, qui vient justement de ressortir en vinyle dans une édition limitée.
Milieu des années 1970. Alors que Paris observe encore avec une certaine distance l’explosion punk venue de Londres et de New York, un groupe va sonner le départ de la course dans l’Hexagone : les Stinky Toys.
Formé autour de la charismatique Elli Medeiros et du guitariste Jacno (les futurs Eli et Jacno), le groupe s’impose comme l’une des premières incarnations françaises de cette nouvelle urgence rock, aux côtés de quelques autres formations refusant la ligne artistique du rock progressif alors dominante. Leur premier album, Stinky Toys, paraît en 1977, dans un contexte où tout reste à inventer sur la scène hexagonale. Et le groupe fait partie des rares de l’époque à signer un véritable deal avec une maison de disques établie, chose peu courante dans cette scène punk française encore balbutiante.
Aux côtés des Clash et des Sex Pistols
Mais les choses sérieuses commencent véritablement en septembre 1976, lorsque les Stinky Toys sont invités par le manager légendaire Malcolm McLaren à se produire sur la scène du 100 Club de Londres à l’occasion du premier festival punk de la capitale anglaise en 1977. A leurs côtés ? Les Sex Pistols et les Clash.
Le public britannique, pourtant exigeant, accueille avec curiosité et perplexité ce groupe français qui ose se frotter aux figures montantes du mouvement. Malgré quelques déconvenues liées à une histoire de prêt de matériel (amplis et instruments), cette prestation confère aux Stinky Toys une crédibilité immédiate, renforçant leur détermination à graver sur disque leur musique, jusque-là uniquement jouée en live.
Produit dans un esprit d’économie et d’efficacité, l’album Stinky Toys capture ce qui fera la force du punk : urgence brute, guitares tranchantes, rythmiques nerveuses et chant déterminé — et pas toujours très juste — d’Elli Medeiros qui, à cette époque, est l’une des (trop) rares figures féminines du rock en France. Les garçons tombent amoureux de la chanteuse, les filles de l’élégant Jacno ; chez Polydor, on se dit alors : « Banco ! »

Attitude arty et anglais approximatif
Leur truc à eux ? Une certaine tension entre sensualité pop et abrasivité punk. L’une des particularités du disque réside dans son écriture mêlant anglais approximatif et attitude très parisienne, presque arty, qui le distingue de ses homologues britanniques. Jacno, plutôt dandy que punk, a surtout un faible pour les guitaristes britanniques des sixties (Brian Jones, Pete Townshend, Keith Richards, Wilko Johnson…). Alors qu’on catalogue les Stinky Toys comme groupe punk, très peu pour lui.
L’un de leurs fidèles « promoteurs » est d’ailleurs un jeune Rennais en devenir du nom… d’Étienne Daho, qui les invite à venir jouer dans la capitale bretonne en 1978. Une collaboration artistique et humaine qui façonnera leurs carrières respectives post-Stinky Toys, avec le succès et l’influence très anglo-saxonne qui transpirent de la pop synthétique qu’on leur connaît.
L’impact des Stinky Toys dépasse largement le succès commercial limité de ce premier disque. À une époque où la presse musicale française reste encore prudente face au punk, des journaux comme Rock & Folk ou Best commencent à s’intéresser sérieusement à cette scène émergente, souvent en citant le groupe comme pionnier. L’esthétique des Stinky Toys, entre chic décadent, codes arty et goût de la provocation, séduit également des médias plus généralistes qui voient en eux le symbole d’une jeunesse en rupture — comme cela arrive finalement à presque chaque génération.
Fun fact : l’une de leurs chansons, Lonely Lovers, sera adaptée en français par Jacques Duvall puis interprétée avec succès par Lio sous le titre Amoureux solitaires.
Si ce premier album ne bouscule pas vraiment les charts face aux millions vendus par les artistes de variétés, il ouvrira une brèche. Car même sans se revendiquer pionniers ou avant-gardistes, les Stinky Toys, à travers leurs deux albums uniques (1977 et 1979), donnent à toute une génération d’artistes français l’envie d’assumer une approche du rock plus radicale.
Sans calcul, sans prétention et, au dire des témoins de l’époque, avec ce côté bordélique qui les caractérisait, les Stinky Toys — jeunes Parisiens des beaux quartiers qui aimaient surtout faire la bringue — ont laissé, presque malgré eux, une empreinte durable : celle d’avoir prouvé que le punk pouvait non seulement parler aux Français, mais aussi s’inventer en partie à Paris.