Quasiment à l’unanimité, le Prix de la BD Fnac France Inter a été, cette année, attribué à Soli Deo Gloria. Ce conte baroque retrace le destin de jumeaux, Hans et Helma, de leur naissance à l’âge adulte, de la misère à une gloire entachée par une passion dévorante commune : la musique.
Tel un beau livre ancien et précieux, doté d’un signet doré, Soli Deo Gloria (Dupuis) renferme une tragédie bouleversante faite d’honneur et de passion. Imaginé par Jean-Christophe Deveney et porté par le dessin en noir et blanc d’Édouard Cour – inspiré des gravures de Rembrandt –, ce conte est particulièrement haletant tout en étant solidement ancré dans le réel. Les héros y croisent les alter ego de luthiers, compositeurs, castrats ou impresarios célèbres, et y partagent aussi les réflexions des deux auteurs sur la création artistique.
Vous venez de remporter le Prix de la BD Fnac France Inter, comment vous sentez-vous ?
Jean-Christophe Deveney : C’est une grande joie. Une belle surprise ! Ce prix est très valorisant et nous donne beaucoup de confiance pour la suite. Que du bonheur !
Ce conte s’intitule Soli Deo Gloria, une locution latine bien réelle. Pourquoi avoir fait ce choix ?
J-C. D. : Le titre vient de recherches que j’avais menées autour de Jean-Sébastien Bach lorsque j’ai commencé à me documenter sur le projet. J’ai découvert qu’il signait parfois ses partitions de cette locution latine, qui signifie “À Dieu seul la gloire”. C’était pour lui une manière de rendre une part de sa créativité à une force qui le dépassait, à Dieu : une preuve d’humilité. Nous souhaitions justement aborder ce positionnement dans le récit. Soli Deo Gloria s’est donc imposé naturellement.
Ce conte est ancré dans le réel. On y croise, entre autres, Aldiva à Laguna Majora ou encore Vivaldi à Venise. Pourquoi n’avez-vous pas totalement opté pour la fiction ?
J-C. D. : Tout a commencé par des recherches autour de Jean-Sébastien Bach et d’Antonio Vivaldi. Je me suis vite rendu compte qu’écrire un véritable récit historique avec tous ces personnages serait beaucoup trop complexe. Un décalage avec la réalité s’est donc imposé. Le conte permet à la fois de simplifier le récit et d’insuffler à l’histoire une pointe d’originalité.
E. C. : Cette direction me convenait très bien. Le conte offre une plus grande liberté graphique. J’ai pu fantasmer ou exagérer les personnages et les lieux. À la lecture du scénario, des images grandioses se sont imposées à moi. Le récit historique peut être un frein à la créativité, car il nécessite une documentation très pointue.
Le récit se situe dans un baroque parallèle. Pourquoi avoir choisi cette période ?
J-C. D. : Plus que de musique au sens large, je voulais parler de cette période musicale en particulier. À l’époque de la crise du Covid-19, je me demandais à quoi pouvait servir l’art. À quoi bon faire de la BD dans un monde traversé par une pandémie globale ? En poursuivant mes recherches, je suis tombé sur le XVIIIe siècle baroque, une époque où deux extrêmes cohabitent. D’un côté : l’injustice, la cruauté, les guerres, les épidémies, les famines. De l’autre : un art d’une richesse et d’une finesse incroyables. Le Saint-Empire romain germanique sortait de la guerre de Trente Ans, mais des violences inouïes persistaient.

Pour autant, je réalise que c’est précisément à ce moment-là que le baroque atteint son apogée. On a donc un art excessivement abouti, mélodique, mélancolique, et en même temps profondément traversé par la cruauté du monde. C’était la période idéale pour poser ces questions : que peut l’art face à la violence ? S’en nourrit-il parce qu’il permet de la réparer ? Peut-il la prévenir ? Quels sont, au fond, leurs rapports respectifs ?
Le graphisme évoque les gravures de Gustave Doré ou de Rembrandt. Vous en êtes-vous inspiré ?
E. C. : Oui, tout à fait. En termes d’influences, Rembrandt reste mon petit favori, suivi de Doré et de Goya. Dès le départ, j’avais envie d’un noir et blanc très tranché, proche de la linogravure. Puis le côté granuleux de la lithographie s’est imposé, notamment pour travailler les clairs-obscurs.

Vos villes ne correspondent pas strictement à la réalité, mais, pour autant, s’en inspirent-elles ?
E. C. : Oui. Pour chaque chapitre, Jean-Christophe me transmettait une petite sélection de documents qu’il avait trouvés. De mon côté, je me suis également beaucoup documenté et, chaque fois, j’essayais de mêler plusieurs éléments dans une même planche. Par exemple, pour dessiner une église, je m’appuyais sur trois ou quatre références différentes, que j’harmonisais ensuite.
Seul élément coloré, la musique est au cœur de l’album et y est particulièrement palpable. Comment avez-vous choisi de la représenter ?
J-C. D. : J’ai proposé à Édouard de regarder à la fois des formes très modernes, comme les partitions alphabétiques expérimentales de John Cage, et des manières beaucoup plus anciennes d’écrire la musique. Nous ne voulions pas utiliser de portées, car il aurait alors fallu qu’elles soient fidèles ou dotées d’une véritable musicalité. La voie de l’abstraction nous a semblé plus juste et plus illustrative.

Au-delà de la musique, il est aussi question de passion, parfois destructrice. Peut-on y lire vos propres réflexions d’artiste ?
J-C. D. : Oui. Dans l’album, la musique est pour eux une manière d’échapper à leur condition initiale et de progresser dans la vie. Mais ils s’interrogent aussi sur leurs dons, comme tout artiste : qu’en fait-on ? Qu’est-ce que cela peut nous faire, aussi ? Que cherche-t-on dans la création : le partage avec les autres ou la reconnaissance ?
E. C. : Je me suis posé ces questions-là. Quelle place dois-je donner à la bande dessinée dans ma vie ? Je ne pense pas qu’il y ait de bonnes ou de mauvaises réponses. Les deux personnages entretiennent un rapport différent à la musique. La réalité, c’est que si l’on veut faire quelque chose de sa créativité, il faut, à un moment, sacrifier au moins du temps, parfois bien davantage. Quel équilibre trouver ? C’est effectivement la grande question. Jusqu’où tout sacrifier ? Ce que l’on sait, en revanche, c’est que beaucoup de chefs-d’œuvre sont le résultat de lourds sacrifices.