Critique

Une guerre qui ne dit pas son nom

26 septembre 2018
Par Sébastien Thomas-Calleja
Une guerre qui ne dit pas son nom
©dr

Il habite les beaux quartiers de la ville, elle réside dans une zone pavillonnaire à la périphérie de celle-ci. Il travaille pour exister, elle pour manger. Ils n’ont aucune raison de se connaître, ni même de se croiser. Leur rencontre se fera entre guerre et paix.

« L’homme est une créature sociale »

En-guerre


Elle s’appelle Louisa Makhloufi, la trentaine, elle enchaîne les CDD pour Amazon, dans un entrepôt impersonnel et des conditions de travail robotisées. 

Elle vient de déménager de son F2 au bord de la rocade pour un petit pavillon à la périphérie de la ville. Son nouveau petit nid pour elle et Cristiano, son compagnon. 

Elle ne sait pas alors que celui-ci sera licencié. L’usine dans laquelle il travaille ferme pour de sombres raisons financières. Alors, « on le somme de chercher quelque chose qui n’existe pas », car du travail il n’y en a pas pour les hommes comme lui qui ne savent rien faire d’autre qu’être ouvrier. La descente aux enfers est lancée, Cristiano se jettera à corps et cœur perdus dans les paris et les jeux d’argent en tous genres pour ressentir la flamme de l’espoir de la richesse ou au moins celle du confort, jusqu’à s’y brûler…

« La France est en guerre »


Il s’appelle Romain Praisse, la trentaine, il occupe un poste important au Bureau régional des affaires culturelles où il coordonne « l’opération Décloisonnement et vivre-ensemble ». 

Il habite quartier Saint-Paul dans le centre de la ville. « Barbe, jean slim à ourlet, Nike de ville », sa tenue fétiche que d’aucuns qualifieraient de bobo. Il s’en défend, ou finit par l’accepter par dépit. Romain se garde toujours de toute agressivité. Le respect est son maître-mot. En toutes occasions, il se plie de plein gré à une sorte de « bien-pensance ».

Quand Louisa s’adapte aux contrats et aux horaires délirants, parce qu’elle n’a pas le choix, Romain se flexibilise tout seul. Ces deux-là n’avaient aucune raison de se rencontrer. 

En novembre 2015, la France vient d’être frappée de plein fouet par des attentats terroristes dont l’ampleur et l’atrocité vont marquer les esprits pour longtemps. C’est dans ce lourd contexte que Louisa et Romain vont finir par se lier, et même s’aimer, mais ce ne sera pas sans dégâts collatéraux, car « La France est en guerre » déclare le Premier ministre à la télévision. 

Mais pour François Bégaudeau, la guerre est ailleurs…

« Le temps du compromis est révolu »


Ils n’auraient pas dû se rencontrer : « plus juste serait de dire que Romain Praisse et Louisa Makhloufi n’habitent pas la même ville ». 

Ça commence sur une vue d’ensemble, une sorte de cartographie des lieux, froide, précise. Les lieux, les goûts, la culture identifient les personnes. Les déterminismes sociaux sont à l’œuvre, Louisa et Romain parviendront-ils à les dépasser ? 

En véritable entomologiste de l’humain, François Bégaudeau explore, à partir de la rencontre de ses deux personnages, nos fêlures psychologiques et nos fractures sociales. De leur « incompatibilité affective » en « clivage idéologique », l’auteur dresse à travers eux un portrait sans concession de la France d’aujourd’hui, enjointe de se plier à un libéralisme forcené. 

Tous deux sont dans les rouages d’une même machine, l’un a les moyens de pouvoir en actionner quelques-uns, l’autre les subit. Avec François Bégaudeau, la « guerre sociale » est déclarée. 

« Dans le fauteuil de l’invité le Premier ministre rappelle que nous sommes en guerre. » La menace terroriste fait rage, mais les rapports socio-économiques ne changent pas. C’est ce que l’auteur dEntre les murs essaie de nous démontrer avec talent, tour à tour sarcastique, ironique, ou très documenté sur les tenants et les aboutissants de l’économie ou de la géopolitique.  

Entre violence sociale et histoire personnelle, le roman prend chair peu à peu, et vous ne pourrez plus le lâcher ! 

En guerre fait partie des sélections du prix Décembre et du prix André-Malraux 2018.


 

Parution le 16 août 2018 – 296 pages 

Photo d’illustration © TheDigitalArtist

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Article rédigé par
Sébastien Thomas-Calleja
Sébastien Thomas-Calleja
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