Critique

La femme qui fuit : Prix des libraires du Québec 2016

02 mai 2017
Par France
La femme qui fuit : Prix des libraires du Québec 2016

Lauréate du Prix des Libraires du Québec 2016 pour La femme qui fuit, Anaïs Barbeau-Lavalette nous livre un récit éminemment intimiste. Elle retrace la vie de sa grand-mère maternelle qui abandonna son mari et ses très jeunes enfants dans le Québec des années 50 pour mener une vie de totale liberté. À une époque où la place des femmes est au foyer à faire des enfants. Succès d’estime au Québec, le roman revisite une période mouvementée et créatrice de l’Histoire du Québec.

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Le bouillonnement artistique montréalais

Originaire d’Ontario, la jeune Meloche naît dans une famille pauvre franco-ontarienne à l’aube de la Grande Dépression qui jeta tant et tant de familles à la rue. Frondeuse et foncièrement libre, elle s’échappe à Montréal pour y poursuivre ses études. À cette époque, la métropole québécoise fourmille d’artistes en bute contre le pouvoir de Duplessis et la main mise de l’Église sur la province. Elle est à l’avant-garde de la scène artistique moderne qui naîtra dans quelques années, mais pour l’heure, elle est toute à sa collaboration au Manifeste du Refus Global, véritable pamphlet. Elle y fera la  connaissance de jeunes artistes encore méconnus : Paul-Emile Borduas, Marcelle Ferron, Jean-Paul Riopelle ou Marcel Barbeau, qu’elle épousera.

Fuir pour tenter d’exister

Concilier projet artistique et vie familiale est mission quasi impossible pour une femme à cette époque.

Suzanne étouffe dans sa vie de famille, d’autant que l’art de son mari prend toute la place. Elle qui espérait exister par elle-même, se faire un nom dans la communauté artistique, elle avale la vie des autres et ne sait pas comment construire la sienne. Elle ne sait pas, comme ses amies artistes, faire cohabiter tant bien que mal son art et ses enfants, l’un au détriment des autres. Tel un choc, elle réalise qu’elle ne peut pas, ne veut pas être cette femme qui attend, qui voit, impuissante, ses propres dessins effacés parce que son mari manque de toile. Comme sa mère qui renonça à jouer du piano à l’arrivée de son premier-né. Décision radicale qui marquera toutes ses rencontres futures : elle fuit. Elle fuira plutôt que de s’armer de courage pour tenter de faire front, de se ménager du temps pour créer, en dépit du qu’en dira-t-on. Elle fuira dès qu’elle aura le sentiment qu’elle pourrait s’enraciner quelque part. Mais pour aller où, pour faire quoi ? À la recherche de quel Eden ? Elle ne le sait pas elle-même.

Et la famille ?

De loin en loin, elle prend des nouvelles de sa fille, la seule chaîne qu’elle n’arrive pas à casser, malgré tous les efforts qu’elle déploie. Son fils a disparu dans Montréal, absorbé par la grande ville. Jusqu’à ce jour où les rôles s’inversent et que sa fille Manon appelle, elle qui voulait savoir si elle vivait toujours. C’est dire l’isolement dans lequel Suzanne Meloche s’est installée avant sa mort et le rejet qu’elle maintient à l’égard de ses enfants devenus adultes.

Dans ce récit, on ne saura pas faire la part entre la fiction et la réalité. Mais peu importe, le récit est comme un baume qu’Anaïs Barbeau-Lavalette dépose sur le cœur de sa mère, rompant à tout jamais la spirale du vide et de l’absence. Et le lien manquant de son histoire familiale qu’elle pourra transmettre à ses enfants.

  

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Parution le 1er mars 2017 – 377 pages

La femme qui fuit d’Anaïs Barbeau-Lavalette (Le livre de poche) sur Fnac.com

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