Recherche, comparaison, réservation, formulaires… Les agents IA promettent désormais d’agir sur Internet à notre place, et plus seulement de nous répondre. Cependant, entre le gain de temps, les erreurs et les questions de confiance, faut-il vraiment leur lâcher la souris ?
Introduction
Depuis des années, on a demandé aux intelligences artificielles de nous répondre. De résumer un texte, d’écrire un mail, de corriger une phrase, de nous expliquer pourquoi notre imprimante refusait encore une fois de fonctionner alors qu’elle jurait être « connectée ». Puis une nouvelle promesse est arrivée : ne plus seulement discuter avec une IA, mais la laisser agir.
Avec les agents IA, le chatbot ne se contente plus de proposer une liste d’hôtels, de comparer trois smartphones ou de suggérer un itinéraire. Il peut, selon les outils, naviguer sur le Web, ouvrir des pages, cliquer, chercher, filtrer, remplir certains champs, préparer une réservation ou avancer dans une démarche en ligne. OpenAI présente ainsi ChatGPT Agent comme un outil capable de passer de la recherche à l’action, avec des confirmations demandées à l’utilisateur pour les actions sensibles. Google pousse de son côté Deep Research dans Gemini, pensé pour explorer automatiquement le Web et produire des rapports sourcés. Chez Anthropic enfin, Claude peut interagir avec un ordinateur en s’appuyant sur l’écran, la souris et le clavier.
Le chatbot répond, l’agent essaie d’agir
Dit simplement, un chatbot classique répond à une question. Un agent IA essaie, lui, d’exécuter une mission. La nuance paraît fine, mais elle change beaucoup de choses. Dans un cas, on lui demande : « Quels sont les meilleurs hôtels à Lisbonne pour un week-end ? » Dans l’autre : « Trouve-moi trois options, compare les prix, vérifie les avis, regarde les transports depuis l’aéroport et prépare-moi une recommandation. »
Sur le papier, c’est exactement ce dont on rêve tous devant un navigateur saturé d’onglets. Plus besoin de jongler entre Google, Booking, Airbnb, YouTube, les comparateurs, les avis clients, les sites officiels et ce post de forum de 2017 où un inconnu semble mieux renseigné que tout le monde. L’agent IA promet de faire ce travail ingrat : fouiller, trier, résumer, hiérarchiser.
C’est cependant aussi là que les interrogations commencent. En effet, laisser une IA naviguer sur Internet à notre place, ce n’est pas seulement lui confier une recherche. C’est lui déléguer une partie de notre attention, de nos choix et, parfois, de nos données. Il fallait donc la tester pour mieux comprendre les intérêts et les limites de ces nouveaux outils.
Mission 1 : faire une recherche complexe
Premier cas d’usage : demander à un agent IA de préparer un week-end, de clarifier une démarche administrative ou de faire une veille sur un sujet récent. Autrement dit, une tâche où il faut ouvrir plusieurs pages, croiser les informations, éliminer les mauvaises pistes et produire une synthèse claire. Sur ce terrain, les agents IA sont plutôt convaincants. Ils transforment une demande vague en plan exploitable. Pour un week-end, ils peuvent proposer plusieurs destinations, repérer les contraintes de transport, suggérer des activités et donner une première idée de budget. Pour une démarche administrative, ils peuvent résumer les étapes, identifier les documents nécessaires et aider à comprendre qui fait quoi.
Lors de nos différents tests, nous avons constaté que le résultat n’est pas parfait, mais il est utile. L’agent sert de débroussailleur. Il évite de partir d’une page blanche et fait gagner du temps sur la phase la plus pénible : celle où l’on ouvre 15 onglets sans savoir lequel mérite vraiment d’être lu. Son point faible, en revanche, reste la vérification. Un horaire peut changer, une page peut être obsolète, un prix peut disparaître entre deux recherches. Pour les sujets administratifs, il faut aussi lui imposer une règle simple : privilégier les sources officielles et fournir les liens utilisés. L’agent IA peut expliquer, mais il ne doit pas être cru sur parole.

Mission 2 : comparer avant d’acheter
Deuxième mission : comparer des produits ou des services avant un achat. C’est sans doute l’un des usages les plus évidents. Qui n’a jamais hésité entre trois montres connectées, deux liseuses ou quatre paires d’écouteurs, avec l’impression de lire toujours les mêmes fiches techniques réécrites par des services marketing sous perfusion ? Là encore, les agents IA peuvent être très utiles, à condition de les cadrer. La mauvaise consigne consiste à demander : « Quelle est la meilleure montre ? » Il vaut mieux lancer une requête de type : « Compare ces trois modèles pour un usage running, avec bonne autonomie, GPS fiable, budget maximum de 400 euros, et indique les concessions à accepter. » Le diable se cache dans les détails.
Avec des critères précis, l’agent trie mieux. Il rapproche les fiches techniques, fait ressortir les différences qui comptent et peut produire un tableau lisible. Il aide surtout à poser la vraie question : quel produit correspond à mon usage, plutôt que quel produit semble être « le meilleur » en général ? Toutefois, de ce que nous avons vu lors de nos tests, il a aussi tendance à lisser les aspérités. À force de synthétiser, il peut gommer ce qui fait la différence entre deux produits. Une autonomie « correcte », une interface « fluide », un son « équilibré » : ces formules paraissent pratiques, mais elles ne suffisent pas toujours à décider. D’autant plus qu’elles sont souvent utilisées de manière trop systématique par les marques. Le bon réflexe consiste donc à lui demander de distinguer les caractéristiques vérifiables, objectives. Ainsi que les avis d’utilisateurs et les conclusions de tests indépendants.
Mission 3 : aller jusqu’à l’action
Dernier cas, le plus sensible : demander à un agent IA de ne plus seulement chercher ou comparer, mais d’avancer dans une action. Préremplir un formulaire. Préparer une réservation. Aller jusqu’au panier. Organiser une commande, sans valider le paiement, etc. C’est souvent là que la magie se grippe. Tant qu’il s’agit de lire, classer ou résumer, les agents IA donnent souvent une impression de fluidité. Cependant, face à un formulaire en ligne, un menu déroulant capricieux, une page qui recharge sans prévenir ou un bouton mal placé, ils peuvent soudain ressembler à nous un lundi matin devant un site administratif.
Surtout, l’ambiance change dès qu’un clic peut avoir une conséquence. Comparer deux hôtels, très bien. Préparer une réservation, pourquoi pas. Il reste difficile encore de déléguer totalement la validation d’un paiement, l’envoi d’un formulaire ou la confirmation d’une inscription. Le geste humain, la dernière vérification visuelle nous semblent encore cruciaux. Non par nostalgie du clic manuel, mais parce qu’un clic peut coûter de l’argent, engager une responsabilité ou transmettre des données personnelles. Les agents IA sont donc utiles pour préparer l’action, pas encore pour l’assumer seuls. Au moment de confirmer, au clic final, la main doit revenir à l’utilisateur.
Les bons réflexes avant de leur confier le volant
La première règle est simple : il faut donner une mission précise. « Organise-moi mes vacances » est une mauvaise consigne. « Trouve trois options de train pour partir de Paris à Biarritz le vendredi soir après 17 h et revenir le dimanche avant 22 h, avec horaires, prix approximatifs et contraintes » est déjà beaucoup mieux.
Deuxième réflexe : fixer les limites avant de commencer. Pas d’achat. Pas d’envoi de message. Pas de formulaire transmis. Pas d’utilisation de données sensibles sans validation. Plus la frontière est claire, plus l’agent est utile.
Troisième règle : demander des sources. Un bon agent doit pouvoir expliquer ce qu’il a consulté, pourquoi il recommande telle option et quels points restent à vérifier. Sans sources, sa réponse n’est qu’un avis bien emballé. Par ailleurs, les sources elles-mêmes doivent être vérifiées, car elles peuvent toujours avoir été hallucinées.
Alors, faut-il les laisser agir ?
Oui, mais pas n’importe comment. Les agents IA ne sont ni des gadgets inutiles ni les majordomes numériques promis par la Silicon Valley. Ils sont quelque part entre les deux : de bons assistants pour débroussailler, comparer, structurer et préparer ; de mauvais pilotes automatiques dès qu’il faut décider, confirmer ou s’engager.
Le vrai changement n’est donc pas de « laisser l’IA faire Internet à notre place ». C’est d’apprendre à lui confier les bonnes tâches, au bon moment, avec les bons garde-fous. Pour l’instant, le meilleur agent IA reste celui que l’on surveille de près.