Récemment distingué par l’Ordre de la Culture japonais, Shigeru Miyamoto estime que l’IA générative ne remplacera pas l’intention du créateur et pourrait même l’aider à se recentrer.
Introduction
Chaque année, à l’occasion de la Journée de la culture, le Japon remet l’Ordre de la Culture au nom de l’Empereur. La distinction honore des personnalités dont l’apport culturel a façonné l’image du pays. Shigeru Miyamoto rejoint cette liste, et il serait le tout premier représentant de l’industrie du jeu vidéo à recevoir cet honneur. Entré chez Nintendo en 1977, près d’un demi-siècle avant cette consécration, il a notamment dirigé le développement de Super Mario 64 et de The Legend of Zelda: Ocarina of Time.
Lors de la conférence de presse consacrée à cette récompense, il a d’abord parlé de collectif. Il a rappelé qu’un jeu vidéo ne se fabrique jamais seul et qu’il naît de groupes de personnes réunies pour créer. Une question sur l’usage de l’IA générative dans la conception de jeux a ensuite donné à l’échange une tout autre portée.

De la machine à écrire à l’IA, le même mouvement
Pour répondre, Shigeru Miyamoto est reparti de sa propre histoire. Sa génération, a-t-il expliqué, a grandi au rythme d’une informatique qui progressait très vite, avec des outils qui ne cessaient de changer, de la machine à écrire jusqu’au traitement de texte. Plus ces outils gagnaient en puissance, plus les qualités propres à chaque designer ressortaient, à commencer par un sens inné de la mise en page. À ses yeux, l’IA générative provoque un basculement de même nature.
Son raisonnement repose sur une distinction qu’il tient pour fondamentale. D’un côté, créer, c’est-à-dire poser la structure d’ensemble d’une œuvre. De l’autre, le travail, qui consiste à combler les vides et à peaufiner. La difficulté tient au fait que ce travail procure souvent du plaisir. Selon lui, ce plaisir peut tromper. On prend alors la satisfaction de la tâche accomplie pour la preuve d’une œuvre réussie. Plus l’IA absorbera ces tâches, plus elle laissera de place pour réfléchir à ce qui compte vraiment, et Shigeru Miyamoto juge cette évolution positive.
Il a appuyé son propos sur un constat tiré de l’histoire du design. Certaines créations passées relevaient du simple copier-coller, et elles ont rarement tenu dans la durée faute de porter l’intention d’une personne en particulier. Puisque la création part de cette intention, l’ordinateur n’étant qu’un assistant pour les tâches d’exécution, il reste persuadé qu’une place demeurera pour les humains, même si l’IA finissait un jour par tout prendre en charge. Il admet d’ailleurs ignorer jusqu’où la technologie ira, tout en considérant qu’il reste pour l’instant beaucoup à faire de notre côté.

Nintendo garde ses distances avec une partie du secteur
Ces propos arrivent alors que Nintendo n’a jamais confirmé publiquement recourir à l’IA pour développer ses jeux, sans l’avoir pour autant exclu. Son président, Shuntaro Furukawa, a reconnu le potentiel créatif de la technologie tout en alertant sur les risques liés à la propriété intellectuelle. Doug Bowser, ancien président de Nintendo of America, a pour sa part indiqué qu’un usage éventuel faisait l’objet de discussions en interne. Les deux dirigeants ont insisté sur la place de la créativité humaine. L’an dernier, alors qu’il était encore en poste, Doug Bowser assurait que les jeux de la maison conserveraient une touche humaine. « Nous continuons de penser que ce qui rend nos jeux uniques, ce sont nos développeurs, leur talent artistique, leur compréhension de la façon dont les gens jouent », déclarait-il.
Force est de constater que la ligne de Nintendo tranche avec celle de plusieurs concurrents. Chez Square Enix, le PDG Takashi Kiryu a évoqué une application résolument offensive de l’IA. Sega, Capcom, Level-5 et Epic Games, parmi d’autres studios, ont reconnu y recourir sous une forme ou une autre. Xbox a de son côté ouvert une division qui semble dédiée à l’expérimentation de cette technologie. Face à ce mouvement, Shigeru Miyamoto ne rejette pas l’outil. Il le cantonne au travail d’exécution et laisse à l’humain l’intention qui donne sa valeur à une création.
Des personnages devenus plus grands que le jeu
Le célèbre créateur a également reconnu avoir changé d’avis sur un autre terrain, celui des adaptations au cinéma. Il y a longtemps été opposé, convaincu que l’interactivité propre au jeu ne pouvait pas se transposer. Ce qui l’a fait évoluer, c’est l’attachement que les joueurs portent aux personnages en dehors des parties. Cet attachement les a rendus plus souples, capables d’exister dans d’autres médias comme dans des parcs à thème.
Notez que le créateur a justement choisi cet univers pour illustrer le caractère collectif de sa distinction. Il a dit la recevoir en représentant de toutes les personnes avec lesquelles il a travaillé, en citant sa collaboration récente avec Universal Studios Japan sur Super Nintendo World.