Préparer les menus, comparer les prix, remplir le panier et même payer : l’IA pourrait bientôt prendre en charge une bonne partie de nos courses. Une promesse de gain de temps qui pose aussi de nouvelles questions sur nos choix, nos données et notre confiance.
Introduction
« Imagine cinq dîners pour quatre personnes, pour moins de 80 euros, avec beaucoup de légumes et sans passer plus de 30 minutes en cuisine. » Demain, cette simple demande faite depuis votre smartphone ou votre ordinateur pourrait suffire pour lancer les courses de la semaine. L’IA chercherait des recettes, vérifierait les ingrédients nécessaires, comparerait les produits disponibles, remplirait le panier et demanderait éventuellement une dernière validation avant de payer.
À certains endroits, ce futur a déjà commencé. Aux États-Unis, le service Instacart est déjà intégré à ChatGPT pour permettre de transformer une conversation en panier de courses. Amazon pousse également son assistant d’achat beaucoup plus loin : il peut surveiller les prix, ajouter des produits au panier et automatiser certains achats selon les règles fixées par l’utilisateur. Google, de son côté, développe des standards destinés à permettre aux agents IA de dialoguer directement avec les sites marchands.
Du conseil à l’achat
La différence avec les assistants que nous connaissons aujourd’hui tient en un mot : l’action. Une IA classique peut conseiller un ordinateur ou suggérer une recette. Un agent peut enchaîner plusieurs opérations de lui-même : chercher, comparer, sélectionner, remplir un panier, puis déclencher un paiement. C’est ce que le secteur appelle désormais le « commerce agentique ». Le verrou du paiement est lui aussi en train de sauter.

En Europe, Visa, Mastercard, ING ou encore Worldline ont déjà expérimenté ou mis en œuvre des transactions réalisées avec l’intervention d’agents IA. Le scénario dans lequel une intelligence artificielle dispose d’un budget et d’une série de règles à respecter n’est donc plus seulement théorique. Les courses alimentaires constituent même un terrain idéal pour tester cette délégation. Une grande partie de nos achats est répétitive. L’IA pourrait apprendre que nous achetons toujours le même café, que personne ne mange de viande le mercredi, qu’il ne faut jamais dépasser 100 euros par semaine ou que telle marque de yaourt est systématiquement refusée. À mesure qu’elle accumulerait ces préférences, la corvée du supermarché pourrait se réduire à quelques secondes : « Refais les courses habituelles, mais ajoute deux repas pour des invités samedi. »
Sommes-nous prêts à lâcher le panier ?
Reste une question : accepterons-nous vraiment qu’une machine choisisse à notre place ? Selon un sondage Gartner mené en janvier 2026 auprès de 322 consommateurs américains, seuls 11 % accepteraient de laisser une IA prendre elle-même une décision d’achat, même pour des produits courants. Beaucoup de consommateurs apprécient que l’IA aide à comparer, rechercher ou réduire le nombre d’options. Ils sont beaucoup moins nombreux à vouloir lui abandonner la décision finale et, surtout, leur carte bancaire.
C’est probablement ainsi que l’usage progressera : par petites étapes. D’abord demander conseil. Puis laisser l’IA sélectionner trois produits. Ensuite l’autoriser à préparer tout le panier. Enfin, pour certains achats très routiniers, lui permettre de commander automatiquement. Cette délégation pose toutefois une question plus délicate : sur quels critères l’IA choisira-t-elle ? Le prix ? Nos habitudes ? Les notes des internautes ? L’impact environnemental ? Ou les produits mis en avant par les marques et les distributeurs ?

Si nous ne parcourons plus les rayons ni les résultats d’un moteur de recherche, l’agent devient lui-même l’intermédiaire entre les marques et nous. Une position extrêmement stratégique. Google teste déjà des outils permettant aux commerçants de proposer des offres spécifiques aux utilisateurs d’agents IA. Demain, une marque pourra donc chercher à convaincre non seulement un consommateur, mais aussi l’algorithme chargé de faire ses courses.
Un assistant qui devra tout savoir de nous
Pour être vraiment efficace, notre acheteur numérique devra bien nous connaître : budget, habitudes, préférences, composition du foyer, historique d’achat, voire allergies et moyens de paiement. Plus il disposera d’informations, plus ses choix seront pertinents… mais au prix d’un accès toujours plus large à nos données personnelles.
Reste aussi la question de la responsabilité. Que se passe-t-il si l’IA commande le mauvais produit, dépasse le budget ou achète auprès d’un vendeur frauduleux ? Plusieurs acteurs bancaires alertent déjà sur ces risques. Derrière la promesse d’un panier préparé en quelques secondes se cache une question simple : jusqu’où sommes-nous prêts à laisser une machine décider à notre place ?