L’illustrateur Nicolas de Crécy et le poids du regard, Kevin Lambert dans une collection liée au Centre Pompidou, Clélia Renucci sur les pas de Rodin : trois romans éblouissants du printemps font de l’art et de la création le moteur de récits palpitants.
| Le syndrome de Kyoto, de Nicolas de Crécy
Il semblerait que la collection « Sygnes » de la prestigieuse maison Gallimard soit devenue un paradis pour les dessinateurs désireux d’explorer avec le roman d’autres façons de raconter les histoires. Il y a d’abord eu Fabcaro, figure du 9e art à qui l’on doit les albums cultes Zaï zaï zaï zaï, Moon River et, plus récemment, les deux derniers tomes d’Astérix et Obélix. Sous son vrai nom, Fabrice Caro, il nous a offert certains des romans les plus désopilants de ces dernières années, comme Le discours (2020), adapté au cinéma par Laurent Tirard, ou, plus récemment, Fort Alamo (2024), descente aux enfers d’un homme pris au piège par son pouvoir, celui de foudroyer, par la simple force de la pensée, tous ceux qui ont le malheur de l’agacer.
Et voilà que Nicolas de Crécy s’est mêlé à la fête. L’illustrateur de génie, acolyte de Sylvain Chomet, auteur de séries emblématiques comme Le Bibendum céleste, Salvatore ou Visa Transit, avait déjà publié, il y a cinq ans, un premier roman, Vieux criminels, sorte de prolongement farfelu de l’histoire de Bonnie & Clyde.
Le voilà aujourd’hui de retour à la fiction avec un livre autrement plus personnel, qui aborde la question du regard de l’artiste. Son protagoniste, Alexandre Vollin-Delbar, n’arrive plus à peindre. Dans un monde saturé d’images, sa vision est obstruée : chaque objet est une référence, chaque paysage un tableau. Il espère pouvoir profiter d’une résidence à Kyoto pour remettre les compteurs à zéro. Mais le Japon, sa nature florissante, ses temples et son mysticisme ne font que stimuler ses hallucinations. À la fois récit d’une rééducation du regard et satire corrosive du marché de l’art, Le syndrome de Kyoto est un troublant jeu de piste dans les méandres de l’imagination d’un artiste.
| Le chef-d’œuvre maudit, de Clélia Renucci
Même si vous êtes Parisien, vous n’avez probablement jamais vu la statue de Rodin, façonnée en hommage à l’écrivain Honoré de Balzac. Comment expliquer qu’une telle association entre deux des plus grands génies du XIXe siècle ait été passée sous silence et dissimulée sous une allée de châtaigniers, au beau milieu du très routier boulevard Raspail ?
Déjà autrice d’un superbe roman consacré à l’histoire de l’art, Concours pour le paradis, qui racontait la rivalité entre les peintres Le Tintoret et Véronèse, Clélia Renucci remonte aux sources d’un scandale méconnu qui entacha la gloire de cette monumentale statue.
Dans un roman effréné qui se lit comme un thriller, avec de multiples rebondissements qui secouent les milieux artistiques, politiques et mondains de l’époque, elle revient sur le projet initial, celui d’Alexandre Dumas qui lança une souscription pour ériger une statue en l’honneur de l’auteur de La comédie humaine, disparu un an plus tôt. Elle raconte les balbutiements du projet et le rôle joué par Émile Zola, qui, après la mort du sculpteur Henri Chapu en 1891, confia la conception de la statue à Rodin. Elle nous fait entrer, surtout, dans l’atelier de l’artiste qui tâtonne, doute, provoque. Itinéraire d’un sculpteur engagé et d’un chef-d’œuvre d’avant-garde qui fut maudit parce qu’il défiait l’ordre établi en posant les bases de la modernité.
| Cumul I, de Kev Lambert
Comme pour conjurer le sort d’une fermeture qui s’annonce déjà interminable et qui va nous priver de nombreux trésors, Charles Dantzig a imaginé, chez Grasset, en collaboration avec le Centre Pompidou, une collection intitulée Un seul art. Durant les cinq ans de travaux du Centre, dix œuvres appartenant aux collections du musée continueront à vivre autrement, sous la plume d’un écrivain. Et c’est Kev Lambert, auteur du multirécompensé Que notre joie demeure (prix Médicis et prix Décembre 2023), qui ouvre le bal.
Cumul I, comme cette œuvre imposante, étrange, imaginée par la sculptrice et plasticienne Louise Bourgeois (1911-2010). Un mélange de marbre et de bois, pouvant aussi bien représenter des phallus que des seins, comme un hymne non dissimulé à la fluidité. En partant de cette installation qui n’a pas encore livré tous ses secrets et qui alimente encore aujourd’hui de nombreux fantasmes, Kev Lambert imagine une fiction mettant en scène Alice, prof d’histoire de l’art à l’université. Brillante, mais torturée parce qu’elle ne peut pas être celle qu’elle voudrait. Une simple mauvaise note attribuée au devoir d’un élève, consacré à Louise Bourgeois, va faire voler en éclat l’amure qu’elle s’est fabriquée et faire rejaillir la duplicité qui la consume. Dans un monde qui scrute et cible les minorités, va-t-elle enfin trouver la force de s’assumer ? Un bref et fulgurant récit qui rappelle que l’art est la meilleure métaphore de la vie.