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Le changement climatique, nouveau grand méchant des films et séries ?

12 décembre 2021
Dans “Le Jour d’après”, un changement climatique imprévu survient à l’échelle mondiale : une nouvelle période glaciaire fige la planète.
Dans “Le Jour d’après”, un changement climatique imprévu survient à l’échelle mondiale : une nouvelle période glaciaire fige la planète. ©20th Century Fox

Soviétiques, terroristes jihadistes, latinos trafiquants de drogue, nazis… Au fil des époques, les méchants hollywoodiens ont évolué en fonction de l’actualité. Et si, aujourd’hui, le super-vilain était la nature elle-même ?

« Tout héros ne peut fonctionner que si en face de lui se trouve une figure adverse, quelqu’un qui lui est opposé en tout point », énonce Danièle André, enseignante-chercheuse à l’université de La Rochelle. Cette spécialiste du cinéma de fiction des années 1980 et 1990 se focalise sur ce que nous dit la culture populaire de notre société. Selon elle, « la figure du grand méchant change en fonction de la société, mais aussi de l’époque ». Si on se focalise sur les films hollywoodiens, on peut en effet facilement identifier la période pendant laquelle ils sont sortis, rien qu’en prêtant attention à l’identité de leurs grands vilains.

Le grand méchant, incarnation des peurs de notre société

Dans les films hollywoodiens, le méchant est toujours celui qui est opposé à la puissance américaine. Par exemple, à partir de la Seconde Guerre mondiale, Japonais (Le Pont de la rivière Kwaï de David Lean) et nazis (Correspondant 17 d’Alfred Hitchcock) envahissent les écrans, où ils sont défaits par de braves Américains. Dès les années 1950, la figure du méchant est incarnée par le Soviétique communiste (Bons Baisers de Russie de Terence Young), pour devenir à la fin du siècle l’islamiste (The Siege d’Edward Zwick). Pour Danièle André, le méchant « représente et incarne avant tout les grandes peurs d’une société ». La chose qui nous fait peur à nous, hommes et femmes du XXIe siècle, c’est le changement climatique. Et, ces dernières années, les films et séries à succès reflètent cette réalité. Le Jour d’après, 2012, Interstellar, Max Max: Fury Road, Snowpiercer, Incorporated… Les exemples ne manquent pas.

Quand le changement climatique déferle sur les films catastrophes

Dans ces blockbusters, le principal danger n’est plus représenté par un personnage archétypal, mais bien par la nature elle-même. Si les films décrivant des fléaux naturels ont toujours existé, ils se sont multipliés, et ils montrent désormais une vision globale de la Terre. Là où étaient mises en scène des catastrophes locales et ponctuelles (Le Pic de Dante de Roger Donaldson, Tornade de Jan de Bont), on assiste maintenant à un déchaînement planétaire des éléments, sans possibilité d’échappatoire. C’est le cas par exemple dans 2012, réalisé par Roland Emmerich : le film dépeint une planète ravagée par différentes catastrophes climatiques simultanées, et une humanité décimée.

2012 dépeint une fin du monde apocalyptique : tremblements de terre, éruptions volcaniques, raz-de-marée… La planète n’a aucune pitié.©Centropolis Entertainment

La conscience écologique n’est pourtant pas nouvelle : dès le début des années 1970, le rapport Meadows avertissait sur l’impact de nos modes de vie et de consommation sur l’environnement. « Ça ressort parce que ça devient une problématique très actuelle : en fait, c’est quelque chose qu’on vit ! », analyse Danièle André. Pour la spécialiste, le fait que les studios (hollywoodiens, plus particulièrement), s’emparent de ce thème, n’est pas un hasard. « Les États-Unis font face à des catastrophes régulières depuis toujours. Et elles s’accroissent : des incendies, des tornades, des ouragans, des tempêtes de neige… », pointe l’enseignante.

Des conditions extrêmes et effrayantes, une nature de plus en plus indomptable qui s’oppose à la volonté expansionniste de la société américaine… Le grand méchant du début du XXIe siècle est presque né. Reste à savoir comment le représenter. L’eau est un élément récurrent dans les mises en scène de nombreux films catastrophe, faisant écho à la peur ancestrale du déluge. « La montée des eaux est quelque chose d’assez prégnant, c’est un phénomène qui fait très peur. Autant le feu, on peut l’éteindre, mais l’eau… on ne sait pas quoi en faire ! », expose Danièle André. Déjà, en 1995, Waterworld (Kevin Reynolds) brossait un monde complètement immergé, sans plus aucune parcelle de terre. À l’inverse, Mad Max: Fury Road (George Miller) dessine une société où l’eau potable est devenue une ressource rare et source de conflits ultraviolents.

Cinéma militant, cinéma anxiogène ?

Face à de telles représentations de la planète, dont la réalité se rapproche de plus en plus, il serait facile de détourner le regard, comme on le fait d’ailleurs assez facilement dans le monde réel. Pourtant, les films et séries catastrophe mettant en scène la bature comme grande menace font un triomphe au box-office. « Le post-apocalyptique a pour principe de jouer sur les peurs, donc évidemment, cela va attirer du public, soutient Danièle André. Pour une grande partie de ceux qui vont voir ce genre de films, ça leur fait du bien car ils savent que c’est un film. On peut y projeter toutes les peurs, les frustrations, les angoisses qu’on a… C’est circonscrit dans le cadre de la fiction ! » Mieux encore, ils permettent aussi de s’identifier aux personnages principaux qui survivent à la fin.

Comme dans Mad Max: Fury Road, l’eau est très souvent l’élément déclencheur de catastrophe dans les films hollywoodiens.©Kennedy Miller Productions / Village Roadshow

Car oui, la plupart du temps, les blockbusters post-apocalyptiques ne dépeignent pas la fin totale et définitive de l’humanité. Une poignée de personnes s’en sort toujours. « Si on veut attirer les gens vers un blockbuster et être sûr de faire de l’argent, la fin positive va sans doute s’imposer », concède Danièle André. La tension est renforcée, le film est à spectacle, et le « gentil » gagne toujours : c’est la recette hollywoodienne. Pourtant, la spécialiste nuance : « C’est vrai qu’il y a une raison économique, mais pas seulement… Le fait est que, s’il n’y a plus d’espoir, à quoi ça sert de se battre ? On a besoin de cette petite lueur qui fait que les gens vont se dire que ça vaut le coup, que tout n’est pas encore perdu. »

Grâce à cette formidable tribune, l’objectif d’Hollywood est-il de faire passer un message au plus grand nombre ? En mettant le changement climatique au premier plan, le cinéma peut-il sensibiliser et avertir des menaces qui nous guettent ?

D’une nature victime à une nature vengeresse

Ce qui est certain, c’est que le septième art permet de développer une plus grande réflexion sur le changement climatique. Grâce à lui, « dans 30 ou 40 ans, on aura une bonne représentation de ce qu’il se passait dans les années 2000-2010 », affirme Danièle André. Et surtout de la façon dont l’humanité a pris conscience, petit à petit, de sa responsabilité dans le changement climatique. « Depuis la période des Lumières, on veut prouver que l’homme est supérieur à la nature, qu’il peut tout dompter. Mais, depuis un certain temps, les films commencent à montrer que non, elle n’est pas contrôlable ! »

Celle qui a priori pourrait être vue comme le nouveau « grand méchant » ne fait que réagir à l’impact de l’humanité sur elle. Par exemple, dans Phénomènes, réalisé par M. Night Shyamalan, la nature devient hostile face à l’agressivité des humains. Pour se protéger, les arbres dégagent une toxine poussant les hommes au suicide. « La nature est plutôt représentée comme quelque chose d’instinctif, qui réagit à ce qu’on lui fait, mais qui n’a pas conscience de faire du mal à l’autre », précise Danièle André. En réalité, le « grand méchant » des films hollywoodiens de ce début de siècle n’est personne d’autre que l’humanité, indissociable de la nature, et victime d’elle-même.

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Article rédigé par
Héloïse Decarre
Héloïse Decarre
Journaliste