Entretien

Béatrice Mathieu : “Il y a une forme de revanche dans tout le parcours de Musk”

03 juin 2023
Par Kesso Diallo
Béatrice Mathieu : “Il y a une forme de revanche dans tout le parcours de Musk”
©DR

Grand reporter à L’Express, Béatrice Mathieu a publié en mai, Elon Musk, l’enquête inédite. Co-écrit avec Emmanuel Botta, rédacteur en chef du magazine Capital, ce livre retrace l’ascension et les obsessions du célèbre milliardaire.

Dans votre livre, on perçoit qu’Elon Musk est une personne incomprise depuis son enfance…

En fait, il y a une forme de revanche dans tout le parcours de Musk. C’est pour cela qu’il était important de creuser la partie sud-africaine, car ses années dans ce pays et le début de son aventure américaine aident beaucoup à comprendre la suite. C’est un gamin qui vit dans un pays en guerre : l’Afrique du Sud des années 1980-1990. C’est la guerre hors et dans la maison, car ça se passe très mal entre son père et sa mère.

Elon Musk est aussi un gamin qui, à l’école, ne rentre pas du tout dans le moule, dans les codes de l’Afrique du Sud de l’époque. Il est surdoué et on a appris plus tard qu’il est atteint du syndrome d’Asperger lorsqu’il a fait son coming out autistique. Donc, il a vraiment un problème relationnel terrible avec les autres.

Il a eu des problèmes dès ses premières années à l’école. Son père m’a raconté qu’ils ont été très rapidement convoqués par le directeur de l’école primaire avec l’institutrice, qui leur a dit : « On ne comprend pas, il passe sa journée à bailler, à regarder dehors. Ça ne l’intéresse pas, il ne parle pas. Votre gamin est attardé. » Il a ensuite vraiment eu des difficultés au collège : ce n’est pas un élève brillant, il fait juste ce qu’il faut pour passer d’une classe à une autre. Il n’a pas du tout le côté « premier de la classe », car l’école ne l’intéresse pas. On se moque aussi un peu de lui, du gamin qui passe des journées entières dans les livres de science-fiction, qui rêve d’étoiles, etc. 

Après, quand il part aux États-Unis, même à l’université de Pennsylvanie – qui fait partie de l’Ivy League – il n’est pas très populaire. Et donc, tout son parcours sera quand même celui d’une revanche, sur ceux qui se moquaient de lui à l’école et pour toute l’Amérique un peu bourgeoise de la côte Est, qui n’est pas celle dans laquelle il évolue. Cette Amérique s’est moquée de lui. Il a aussi été débarqué des deux premières boîtes qu’il a lancées – Zip2 et PayPal – parce qu’on ne croyait pas en ces projets, les actionnaires ne le suivaient pas. SpaceX et Tesla sont donc aussi des revanches par rapport aux financiers qui l’ont débarqué et aux ingénieurs des très grandes écoles qui le méprisent, et que lui aussi méprise aujourd’hui. La revanche est quelque chose de très fort dans le personnage.

On ne le voit pas, mais derrière chacune de ses entreprises figure une ligne directrice : sauver l’humanité de la Terre – qui est condamnée – et de l’IA…

C’est une chose qu’il répète tout le temps : il voit sa vie comme un destin messianique. Selon lui, il faut sauver l’humanité, parce que l’humanité a toujours progressé par la conquête de nouveaux territoires, mais qu’aujourd’hui, il n’y a plus rien à conquérir sur Terre. On va donc arriver à une période de guerre et de risque de destruction de l’humanité, raison pour laquelle il faut forcément aller conquérir de nouveaux territoires, qui ne se trouvent que dans l’espace. D’où cet avenir, qu’il appelle multiplanétaire, de l’humanité : il s’agit de créer de nouvelles branches de l’espèce humaine. Quand on se demande s’il est logique dans toutes les entreprises qu’il essaie de monter, c’est le cas car tout est au service de la conquête planétaire et au service de cet avenir multiplanétaire de l’espèce humaine. Cela peut paraître délirant, mais il y croit profondément.

Outre la Terre qui est trop petite, Elon Musk voit aussi l’intelligence artificielle (IA) comme un danger pesant sur l’humanité, avec l’homme dépassé par la machine. C’est pour cela qu’il est très critique sur cette technologie, ça fait très longtemps qu’il dit qu’il faut absolument encadrer l’évolution de l’IA et que, pour la contrer, il faut augmenter l’homme, d’où Neuralink et l’interface homme-machine, qui est la réponse au danger de l’IA.

En attendant Mars, vous vous êtes rendus à Boca Chica, là où Elon Musk construit sa méga-fusée. Qu’en avez-vous pensé ?

Il l’appelle sa Starbase, c’est là où il construit Starship, l’énorme fusée qui devrait amener l’homme demain sur Mars. Situé à la frontière mexicaine, Boca Chica est un endroit extraordinaire : c’est une sorte de no man’s land au bout d’une lagune, à 30 kilomètres d’une ville extrêmement pauvre, Brownsville. Ce lieu montre toute la démesure de Musk : c’est un espace naturel protégé, mais il s’en fout ! Il y a construit sa fusée et cela montre bien qu’il piétine allègrement les interdits.

« Il a un management extrêmement brutal, qui lui a valu d’être mis à l’écart des deux premières boîtes qu’il a créées. Il a par la suite essayé de garder le contrôle constamment. Mais, effectivement, quand il lance une idée, il ne supporte pas qu’on lui dise que ce n’est pas possible. »

Béatrice Mathieu

Boca Chica est un site industriel très différent, qui n’a rien à voir avec ce qu’on peut voir en Europe, où il faut franchir 25 barbelés, etc. Tout est visible là-bas : vous voyez les ouvriers et les fusées qui sont à dix mètres de vous. Vous pouvez presque les toucher, ce qui est assez hallucinant.

Boca Chica est par ailleurs tellement loin que personne n’y va. Aller là-bas est vraiment une épopée : c’est complètement au sud du Texas, à la frontière mexicaine, le long du Rio Grande. La première très grande ville, San Antonio, est à cinq heures de route. Brownsville, qui est à une trentaine de kilomètres, est non seulement l’une des villes les plus pauvres des États-Unis, mais aussi l’une des plus dangereuses, avec des taux de criminalité, d’obésité ou encore de mortalité parmi les plus élevés. C’est une ville qui est quasiment à l’abandon et, à côté, Elon Musk construit ses fusées. Il les construit sur la plage en fait, car c’est là que se trouve le pas de tir. C’est incroyable à voir. Les gens avaient l’habitude de venir à Boca Chica en 4×4 le week-end pour faire leur barbecue, etc. Ils continuent de venir et, à 50 mètres d’eux, vous avez le pas de tir. C’est fascinant !

Dans votre livre, on voit aussi que personne ne dit non à Elon Musk, sauf son mentor, Robert Zubrin. Mais jusqu’à quand ? 

Il a un management extrêmement brutal, qui lui a valu d’être mis à l’écart des deux premières boîtes qu’il a créées. Il a par la suite essayé de garder le contrôle constamment. Mais, effectivement, quand il lance une idée, il ne supporte pas qu’on lui dise que ce n’est pas possible. Cela ne fait pas partie de son logiciel. Donc, lorsqu’il est avec ses ingénieurs et qu’il dit « moi, je pense qu’il faut étudier ça », il faut le faire, même si ça échoue. L’échec n’est pas grave, ce n’est pas un problème. Au contraire, il fait même partie de la solution. On ne dit donc pas non à Elon et ce, même dans sa vie privée. Ça a été très difficile pour les femmes qui ont vécu avec lui, parce qu’il est un homme difficile.

« Les personnes qui ont travaillé vraiment très proche de lui décrivent un homme certes extrêmement brillant, un type qui bosse tout le temps, une énergie folle, etc., mais aussi un homme extrêmement dur, presque violent et même vulgaire dans les rapports humains. »

Béatrice Mathieu

Jusqu’où cela peut l’amener ? Là, on voit bien qu’il a pris beaucoup de risques, financiers déjà, avec Twitter. Les premiers mois sont quand même difficiles. Mais, en même temps, combien de fois on a dit que Tesla et SpaceX étaient au bord de la faillite ? Ici, il y a un peu le même son de cloche. Je pense que ce qui lui fait vraiment peur, c’est de perdre les commandes financières de son groupe, chose qu’il a vécue deux fois et contre laquelle il fera tout. Mais est-ce qu’il est l’homme à abattre ? Je pense que ses proximités politiques inquiètent beaucoup. Quand on voit aujourd’hui que c’est lui-même qui a interrogé Ron DeSantis sur Twitter, qui va être un des candidats républicains, cela montre quel poids il va avoir dans la politique américaine.

C’est incroyable qu’il soutienne et qu’il mette une entreprise comme Twitter au service de Ron DeSantis. On voit bien qu’il y a deux modèles : Jeff Bezos qui possède le Washington Post et qui est clairement démocrate, et lui qui a Twitter et qui soutiendrait DeSantis. C’est fou !

Vous avez interrogé de nombreuses personnes de l’entourage d’Elon Musk au cours de votre enquête. Qu’est-ce qui vous a le plus marqué ?

Ce sont les personnes qui ont travaillé vraiment très proche de lui et qui décrivent un homme certes extrêmement brillant, un type qui bosse tout le temps, une énergie folle, etc., mais aussi un homme extrêmement dur, presque violent et même vulgaire dans les rapports humains. Il y a cette ambivalence, avec des gens qui acceptent cela, car c’est fascinant de travailler à ses côtés et parce qu’un an passé aux côtés de Musk, c’est dix ans ailleurs, mais au prix d’un sacrifice terrible. Les gens disent : « De toute façon, on savait que ça ne pourrait pas durer », alors qu’ils étaient très proches de lui, le voyaient tous les jours. Ils étaient la garde rapprochée !

C’est lié à son autisme, mais pas que. Elon Musk a un rapport compliqué avec l’autre, le contact visuel est difficile. Pour lui, les gens sont une matière première comme une autre, donc s’il y en a un qui s’en va, on en trouve un autre. Il n’y a pas d’attachement.

À lire aussi

Article rédigé par
Kesso Diallo
Kesso Diallo
Journaliste