Entretien

Holly Black : “Je ne suis à l’aise que dans la fantasy. Si mes histoires s’approchent trop de la réalité, je suis troublée”

27 avril 2023
Par Léonard Desbrières
L'autrice américaine Holly Black.
L'autrice américaine Holly Black. ©Suzanne Kreiter/Globe Staff

L’Éclaireur a profité du passage en France, notamment à la Fnac des Ternes pour une séance de dédicaces, de la romancière américaine Holly Black pour la rencontrer. L’occasion d’évoquer son parcours, ses inspirations et son univers littéraire fantaisiste.

Comment se passe votre séjour en France ? C’est toujours un moment particulier de rencontrer ses lecteurs ?

C’est la première fois que je fais une tournée promotionnelle ici. C’est fou de voir l’effervescence autour de mes livres. Quand j’ai commencé à écrire, je pensais que les écrivains restaient chez eux, enfermés dans leur bureau et qu’ils ne rencontraient jamais personne. Je n’aurais jamais imaginé parcourir le monde à la rencontre de mes lecteurs. On me parle beaucoup du Peuple de l’air (Rageot, 2020) ici et je trouve ça très fort.

Couverture du Prince cruel, tiré de la saga Le Peuple de l’air.©Rageot

J’ai fini cette trilogie il y a quelques années déjà, mais elle continue à voyager partout dans le monde et à déchaîner les passions. Quand les lecteurs me disent qu’ils aiment Jude et Cardan, il y a un côté irréel, c’est comme si on avait des connaissances en commun. On est tous allé dans le même monde, on est tous allé dans le royaume de Terrafæ. Je l’ai quitté quand j’ai terminé la trilogie, mais des gens continuent de le découvrir et ça m’émeut. Je veux rendre au public ce qu’il m’a donné et, même si j’ai peu de temps avec chacun, je veux qu’ils soient tous enchantés.

Vous avez grandi dans une maison victorienne avec une mère qui vous parlait de fantômes et de maisons hantées… Vous étiez destinée à être une écrivaine de fantasy, non ?

Quand ma mère me parlait de fantômes et de maisons hantées, elle n’était pas en train de me raconter des histoires, elle me disait ce qu’elle pensait être vrai. Elle était très mystique. Grandir avec l’idée omniprésente que quelque chose de surnaturel vous entoure, c’est à la fois angoissant et extrêmement stimulant pour votre imaginaire. Mais la lecture a aussi joué un grand rôle dans ma future vie d’écrivaine. Dès mon plus jeune âge, ma mère m’a offert Le Seigneur des Anneaux et toutes sortes de romans qui m’ont donné envie d’écrire.

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Quand avez-vous commencé à écrire des histoires ?

J’ai l’impression d’avoir écrit toute ma vie. Je me souviens de ma première histoire, je devais être en CM1, ça s’appelait Les Chevaliers du soleil d’argent, c’était un pastiche d’histoires que j’aimais, des histoires de vampires, d’elfes, un peu de Seigneur des Anneaux. Je me rappelle encore l’histoire : des aventuriers qui sauvaient des vampires des griffes d’un dragon maléfique qui s’appelait Vantromax. Tout un programme [rires].

Quels auteurs vous ont influencé dans votre parcours ?

La romancière britannique Tanith Lee a eu une très grande influence sur mon écriture. Ellen Kushner, aussi… Finalement beaucoup d’auteurs qui injectaient des mondes féériques dans le monde moderne, comme Terri Windling. Neil Gaiman bien sûr, avec son univers qui tendait vers l’horreur, Anne Rice avec son roman Entretien avec un vampire qui m’a poussé dans mes retranchements. Tous ces livres ont fait de moi l’écrivaine que je suis aujourd’hui.

Bande-annonce VF d’Entretien avec un vampire.

Écrire de la fantasy, c’est un travail particulier pour un écrivain ?

C’est un travail de longue haleine. On fabrique des mondes, des mythologies, des systèmes magiques qui doivent être cohérents et en lien avec l’histoire qu’on veut raconter. Mais je crois surtout que les lecteurs s’attachent avant tout aux personnages. Il faut qu’ils soient vrais, surprenants, faillibles. Dans mon écriture, il est aussi question de sentiment, d’une atmosphère. C’est par cela que débute l’écriture, et c’est ce que je cherche à tenir tout au long du roman. J’appelle ça la texture.

Comment se déroule l’écriture d’un roman pour vous ?

C’est un enfer [rires]. Je fais des plans, j’adore ça. J’ai plein de notes, des post-it de couleurs, j’écris avec tous les feutres qui existent. Mais je ne suis jamais fidèle à mon plan. Et pourtant, je recommence à chaque fois ! Je le prépare presque obsessionnellement, il m’aide, et puis d’un coup je change de direction et je m’en vais ailleurs. Un jour, promis, je ferais mon plan et je le respecterai !

« La fantasy est un genre littéraire qui interpelle le monde et les Hommes. »

Holly Black

Quelle est votre définition d’une bonne histoire de fantasy ?

Il faut laisser la fantasy envahir votre récit. Il faut que cette fantasy se construise comme une métaphore, un parallèle avec notre réalité. C’est un genre littéraire qui interpelle le monde et les Hommes. Quand vous croisez un loup-garou, par exemple, c’est un miroir de notre humanité, ça nous invite à réfléchir à la rage qui sommeille nous. C’est ce qui est le plus intéressant avec la fantasy.

Avez-vous déjà ressenti l’envie d’écrire autre chose ?

Absolument jamais. Dès que j’écris des passages qui se rapprochent de la réalité, je commence à être troublée, je ne suis pas à l’aise.

Comment on en vient à écrire pour la jeunesse ?

Ça s’est fait naturellement. La plupart de mes héros étaient des adolescents qui découvraient des pouvoirs ou arrivaient à un moment crucial de leur vie. Je me suis donc lancé dans le Young Adult et j’ai adoré. C’est un monde littéraire sans frontières de genre, où l’on est libre d’écrire ce qu’on veut. On s’adresse à un lectorat passionné, habité par les histoires. C’est un moment de la vie où les livres comptent, ils exercent une influence sur vous.

Vous venez de faire paraître un premier roman pour adulte, Le Livre de la nuit. Quel regard portez-vous sur cette expérience ?

On peut ralentir le rythme. Prendre le temps de faire grimper la tension. Et puis, on peut donner dix ans de plus à nos personnages et ça change tout. Si l’adolescence est un carrefour, quand vous êtes adultes, vous avez déjà fait des choix et sans doute beaucoup d’erreurs. On n’autorise pas souvent nos personnages à faire des erreurs, alors que pour moi, c’est ce qui crée le plaisir d’écriture et de lecture. J’aime les histoires troublées, les personnages égarés.

Quels conseils adresseriez-vous aux aspirants écrivains ?

Lire beaucoup et de tout. Se frotter à tous les genres. Écrire beaucoup, écrire jusqu’au bout. Trouver un partenaire capable de vous donner son avis honnêtement, de pointer les erreurs, mais aussi de saluer les réussites. Aimer passionnément vos personnages. J’aime tellement les elfes et les fées qui peuplent mes livres que je me suis fait refaire les oreilles pour qu’elles soient pointues comme eux. Si ça, ce n’est pas de l’amour…

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