Critique

Rentrée littéraire 2019 : Murène, son amputation fera de lui un poisson

07 août 2019
Par Sébastien Thomas-Calleja
Rentrée littéraire 2019 : Murène, son amputation fera de lui un poisson

C’est à 22 ans qu’on a coupé les deux bras à François, mais il vivra. Entre le besoin d’en finir et le désir de se reconstruire, son corps mutilé l’obligera à se métamorphoser en une créature aquatique à l’aspect monstrueux mais à la grâce fragile. Murène de Valentine Goby est roman de la reconstruction par la natation et de la prise en compte du handisport à la fin des années 50. Un roman marquant que l’on n’oublie pas.

Murene valentine gobyLe corps mutilé 

François est foudroyé par une ligne à haute tension de 25 000 volts : « la caresse brûlante de l’arc électrique qui traverse la chair, enflamme les tissus et projette le corps à plusieurs mètres ». C’est une véritable carbonisation sur 30% du corps qui présente des brûlures profondes de deuxième et troisième degrés. « Il n’est pas mort. Vivant, je ne sais pas. », pensera le corps médical. Le corps de François est atrophié et sa seule chance de survie sera l’ablation de ses deux bras, jusqu’aux épaules. Mais, ainsi que le pense l’équipe hospitalière qui s’occupe de lui,  « survivre n’est pas toujours une chance », car comment vivre avec deux membres manquants ? Cette  « anatomie lacunaire », François, 22 ans, 1,90 mètre, l’allure athlétique sculptée par les durs travaux de manœuvrier, se refuse de l’accepter. 

Aucun détail ne sera épargné dans la reconstruction du corps de François car l’écriture de Valentine Goby dans Murène est d’une précision chirurgicale. Ce roman éprouvant physiquement amène peu à peu son personnage sur les chemins de la résilience et de la résurrection. 

Nous sommes en 1956, un hiver rude bat son plein : -15° en France, l’abbé Pierre vient de prononcer son deuxième appel à l’aide pour les plus démunis, et le handicap est encore assimilé aux amputés de guerre. Aucune structure n’existe et les techniques d’appareillage sont seulement balbutiantes. Quel espoir pour François ? Il est forcé de rester en vie et Nadine, son infirmière attitrée, panse les plaies. Elle soigne ce jeune corps atrophié soumis à des douleurs insupportables que seules la patience et la douceur de cette infirmière arriveront à calmer, et à faire basculer François « du refus de soi au désir de poursuivre ». 

Le choc de l’accident lui laissera une mémoire défaillante faite de souvenirs fugaces d’étreintes et de sentiments. François ne se rappelle pas les « cuisses de Nine verrouillées à ses reins ». Sa fiancée oubliée, sa mère reste à son chevet pour l’aider à supporter les douleurs physiques et morales de la guérison et le souvenir atroce de « la possibilité du bras » contenu dans les terminaisons nerveuses de son torse.  

La métamorphose d’un homme

« Aimez-le sans relâche » seront les derniers du mot médecin à sa mère couturière, qui ne voit plus son fils que comme un buste de mannequin, un Stockman, ces mannequins de couture que contiennent sa boutique. Après quatre mois d’hospitalisation, débutent les semaines d’adaptation de la maison et de tâches administratives pour la prise en charge du handicap de ce blessé civil, dont la guerre ne connaîtra aucun armistice. À cette époque, seuls les amputés militaires sont reconnus, et c’est alors le long parcours d’une prise de conscience qui peut commencer. Bien sûr la pose de prothèses est envisagée, mais les techniques et les pratiques sont encore insuffisantes pour une utilisation optimale. François devra apprendre à se passer de bras. La route vers sa renaissance est un chemin de croix pour la reconquête de son autonomie. De débrouilles en trouvailles astucieuses, la vie retranchée qu’il s’était imposée s’ouvre peu à peu au monde extérieur. Sa rencontre avec les membres d’une association pour handicapés transformera son existence atrophiée. Comprenant à peine une centaine d’adhérents en France, nous n’en sommes qu’aux prémices d’une reconnaissance qui sera plus longue et difficile encore que sa guérison.  

C’est dans l’eau, « la grande matrice », que François renaîtra. Il souhaite réapprendre à nager, sans bras, tel une murène, créature aussi gracieuse que monstrueuse. Des débuts du handisport aux premiers jeux paralympiques de l’histoire en 1960, c’est un nouvel homme dans une société nouvelle qui se créée sous nos yeux. « Six litres de sang très rouge irriguent parfaitement son corps de vingt-deux ans, pulsent à travers cent mille kilomètres de vaisseaux » : le style quasi clinique de Valentine Goby nous amène au plus près du corps et du cœur de François, son écriture au scalpel nous attache et nous emporte entre émotion et conviction. Après Kinderzimmer ou Un paquebot dans les arbres, l’autrice, très attachée à restituer le courage de l’homme face à l’adversité, fait de Murène un roman poignant et brillant sélectionné par la Fnac pour cette rentrée littéraire. 

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Sélection Rentrée littéraire Fnac 2019

Parution le 21 août 2019 – 384 pages 

Murène, Valentine Goby (Actes Sud) sur Fnac.com

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Article rédigé par
Sébastien Thomas-Calleja
Sébastien Thomas-Calleja
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